Gael García Bernal sur les traces du poète chilien dans Neruda : « Aujourd’hui il n’y a plus d’art en politique »

gael-garcia-bernal-cannesPremière publication : Metro Belgique – 4 janvier 2017

CANNES – La première fois qu’il foulait le tapis rouge de Cannes, c’était pour ‘Amours Chiennes’, le chef d’œuvre d’ Iñárritu qui a propulsé sa carrière. Seize ans ( !) plus tard, en mai dernier, Gael García Bernal était de retour sur la Croisette pour nous parler de ‘Neruda’. Après ‘No’ en 2012, l’acteur mexicain retrouve le cinéaste chilien Pablo Larraín dans ce film sur le célèbre poète communiste. Alors, forcément, il nous a parlé de poésie, et de politique…

 

Quand vous avez reçu le scénario du film, est-ce que vous avez pensé que vous alliez jouer Neruda ?
GAEL GARCIA BERNAL : « Non, parce que je n’ai pas reçu le scénario, juste un coup de fil de Pablo (Larraín, le réalisateur, NDLR), avec qui je suis en contact régulièrement. Il m’a dit : ‘Mec, tu as entendu parler de ce film que je prépare ?’ J’ai dit : ‘Ouais, ‘Neruda’ ? – Je veux que tu joues l’inspecteur de police’… Et j’ai accepté immédiatement, bien sûr. Vous savez, je travaillerais sur n’importe quel projet avec Pablo. C’est un des meilleurs réalisateurs actuels. Il a cette audace, cette ingénuité… Je pense que c’est le genre de réalisateur qui va vraiment au fond des choses, et qui du coup découvre des choses que personne d’autre n’avait découvertes avant lui. Tous ses films ont cette qualité, et c’est pour ça que je les adore, même ceux où je ne suis pas dedans. »

Trouvez-vous que l’Amérique Latine a changé depuis l’époque de Neruda ?
« Le monde entier a changé. Avant, la politique allait de pair avec le besoin d’expression artistique. Le monde postcolonial, post-Seconde Guerre Mondiale, avait besoin de poètes, d’intellectuels, pour construire une identité, pour défendre le futur, pour réunir les gens autour d’une aventure commune. C’était une idée qui, à l’époque, faisait sens. Mais très vite, le XXème siècle est tombé dans le piège de ses propres contradictions, en un sens. Le point positif c’est que nous avons la liberté de pouvoir parler de ces choses. Mais aujourd’hui il n’y a plus d’art en politique. Et je pense que l’art est politique. Intrinsèquement politique. L’art n’est-il pas une conséquence ? Hormis quelques politiciens récents, comme Vaclav Havel ou Javier Sicilia au Mexique, je peux citer très peu d’artistes qui font de la politique. De nos jours aux Etats-Unis, un poète aurait-il l’importance qu’on leur accordait il y a soixante ans ? »

Du coup, pensez-vous que le film de Pablo Larraín reconnecte l’art et la politique ?
« On en a beaucoup discuté. Faire un film qui parle de poésie, c’est très compliqué, c’est presque dangereux ! Je ne sais pas comment Pablo a fait, mais il a réussi à faire un film incroyablement poétique. Ça me fait penser à un autre poète incroyable, Octavio Paz, qui était aussi politicien comme Neruda, et qui comparait le pouvoir des mots à celui des mathématiques : ils sont faits de la même matière que les étoiles et les plantes, ils ont en eux le même rythme que la nature, en un sens. La poésie nous donne une compréhension analogique des choses, plutôt qu’une compréhension rationnelle. Elle est nécessaire pour contredire la réalité. Et ce film est une exaltation poétique. Je ne lis plus la poésie de la même façon depuis ce film. »

Avez-vous lu de la poésie pour préparer ce rôle ?
« Non, ça ne faisait pas partie de la préparation, mais ça a définitivement changé ma façon d’aborder la poésie. Pour préparer le rôle, j’ai fait de la recherche historique, j’ai lu ‘J’avoue que j’ai vécu’, l’autobiographie de Neruda, qui a un titre magnifique. Sa vie était une poésie. Je suis impressionné par cette grandeur qu’ont les poètes, de dire à l’humanité : ‘Tenez, je vous donne ceci’. C’est quelque chose d’important. Et mon personnage, Peluchonneau, est impressionné par cela aussi. La poésie, c’est ce qui réunit Peluchonneau et Neruda dans le film, c’est ce qui donne vie à l’ennemi. C’est très beau, et émouvant. Et quand le film prend une telle dimension lyrique et poétique, ça donne lieu aussi à des interprétations très personnelles. »

Certains ont suggéré que le personnage de Peluchonneau provient de l’imagination de Neruda…
« C’est une interprétation tout à fait valide. Je ne sais pas si elle est correcte ou pas, mais ça n’a pas d’importance. Chacun a sa propre interprétation du film, et elles sont toutes correctes, c’est ce qui me plaît. Je ne m’offusquerais pas si vous aviez une interprétation différente de la mienne. »

Vous allez bientôt incarner Zorro dans ‘Z’, un ‘reboot’ futuriste surprenant réalisé par Jonas Cuarón (le fils d’Alfonso Cuarón et co-auteur de ‘Gravity’, NDLR)… Vous nous en dites un peu plus ?
« Ça va être très différent de ‘Neruda’, c’est sûr (rires) ! Je ne sais pas à quoi ça va ressembler, parce qu’il n’y a pas encore de scénario, donc le tournage n’est pas pour tout de suite. Je ne suis pas très bon en escrime je crois, mais je n’ai jamais essayé – peut-être que je suis très doué (rires) ! »

L’an dernier vous avez aussi joué dans la série ‘Mozart dans la jungle’, produite par Amazon…
« Oui, la série est adaptée des mémoires d’une hautboïste New-Yorkaise, et c’était une expérience très agréable. Personnellement, je ne vais pas voir un film pour la qualité de son histoire – des bonnes histoires, il y en a plein, partout. Je vais voir un film pour l’expérience poétique qu’il peut offrir. C’est ce qui devrait nous pousser à aller voir des films, cette expérience poétique, et l’interprétation personnelle que nous en faisons, plutôt que le suspense ou l’envie de savoir ce qui va arriver aux personnages, comme dans une série ou un roman qui nous rendent accros. Donc c’est ce qui m’a plu dans cette série. »

NERUDA

De Pablo Larraín. Avec Luis Gnecco, Gael Garcia Bernal, Mercredes Moran… Durée : 1h47. Sortie Belgique : 4 janvier 2017

Poète polyglotte, diplomate, politicien réputé, Pablo Neruda est une des figures emblématiques de l’Amérique Latine. En 1948, date où débute le film de Pablo Larraín, il est un des communistes les plus célèbres du monde. Mais en pleine Guerre Froide, c’est plutôt mal vu : il est déclaré traître par le Président chilien Videla, qui confie à l’inspecteur Oscar Peluchonneau (Gael García Bernal) la mission de l’arrêter. Pour Neruda et sa compagne, la peintre Delia del Carril, commence alors un jeu du chat et de la souris pour échapper au redoutable policier. Une traque que Larraín (‘No’, ‘El Club’ et bientôt ‘Jackie’ avec Natalie Portman) filme comme une déambulation, la caméra se glissant entre les couloirs étroits et les grands espaces. Le film est bercé par la voix chantante du poète, et par ce désir ardent de liberté qui traversait toute son œuvre. Avec l’aide des interprétations impeccables de ses acteurs, le cinéaste déjoue les pièges du biopic en mélangeant vérité et fiction. Il nous promène dans un chassé-croisé inventif à où se bousculent joie, peur, sensualité, humour… mais aussi les questionnements moraux d’un homme aux prises avec l’Histoire. Un film à la fois mélancolique, et en parfaite résonance avec l’actualité.

 

Crédit photo : Imagine Film Distribution

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