TEAM LARMES

“Ne me secouez pas, je suis plein de larmes”

Je ne sais pas quel âge avait Henri Calet quand il a écrit ça, d’ailleurs je ne sais pas vraiment qui est Henri Calet parce que je n’ai rien lu de lui à part cette phrase retenue durant mes années à l’université. Mais c’est une phrase à laquelle je repense souvent dernièrement, car il apparaît qu’elle résonne en moi particulièrement. Je ne sais pas vraiment si c’est une question d’âge, de sensibilité par rapport au temps qui passe, ou si c’est autre chose qui se passe. Bien sûr, ça dépend du contexte, du sujet, de la météo du jour et de la corde sensible de mon système sur laquelle ça va tirer – ou pas. Et nombreux sont les jours où je me sens davantage d’humeur à manier le cran d’arrêt que le paquet de mouchoirs. N’empêche qu’à l’instar d’Henri Calet, que ce soit à cause d’un film ou de la vraie vie, que ce soit des larmes de tristesse ou de joie, plus ça va, plus moi non plus, globalement, vaut mieux pas trop me secouer. 

Il faut avouer que de base, j’ai toujours eu une propension à larmichette aisée. En tant que fille, c’est quelque chose que la société ne m’a jamais interdit. Je n’ai pas vraiment reçu d’injonctions à réprimer mes émotions durant mon éducation, donc j’ai entretenu avec celles-ci un rapport plutôt immédiat et spontané. Zéro refoulé, zéro retenue, zéro diplomatie : quand c’est triste je pleure, quand c’est drôle je ris, et j’ai du mal à le cacher quand quelque chose m’ennuie. Je me souviens de la lecture des derniers chapitres de Germinal de Zola, qui dans mon adolescence m’avait arraché quelques larmes. Je revois Youri, mon ex de quand j’avais 20 ans, qui se fout de ma gueule dans l’avion, parce que je suis émue par la fin d’une rom-com ricaine à la con avec Zac Efron. Il y a aussi la fois où j’interviewais Yolande Moreau à Cannes 2013 pour son film Henri, et que les larmes sont montées à cause d’une scène qui m’a émue durant la projection. Alors Yolande s’est levée, m’a prise dans ses bras, et m’a fait un gros câlin pour me consoler. Et puis évidemment, le meilleur symbole de cette facilité lacrymale s’il en est, c’est le Chialomètre, AKA notre fameux baromètre émotionnel des films cannois, créé en 2015 par Ava et moi. Une recension quotidienne des émotions et larmes versées durant les projections, ou le chialage élevé au rang d’outil professionnel par deux cinéphiles passionnées. 

Le truc, c’est que ces dernières années, j’ai l’impression que cette aisance lacrymale a encore empiré. De nouveau, ça dépend de qui quoi comment, et y a des moments ou des films fabriqués pour être émouvants qui vont pourtant me laisser de marbre, mais alors complètement. Mais il suffit de la bonne combinaison de mots, d’images ou de sons, pour que les souvenirs émergent ou que je me connecte à un récit, et bim, ça s’enclenche et c’est parti. Les yeux s’embuent, la voix fait des trémolos, le bout du nez picote, le menton a la tremblote. Ma collection personnelle de cordes sensibles inclut notamment des thèmes comme l’enfance et la perte de l’insouciance, la tristesse de la vie qui se finit, les (très) grosses surprises, bonnes comme mauvaises, de la vie, les deuils… et évidemment les décès aussi. Et bien sûr, en période (pré) menstruelle, la liste s’étend pour inclure n’importe quel désagrément du quotidien, petit ou grand. 

Léger picotement, torrent incessant, perles humides discrètes au coin des cils, mes larmes ont le talent de débarquer même quand je ne leur ai rien demandé. Au milieu d’une phrase triste alors que la seconde d’avant je rigolais, devant la bande-annonce d’un film qui fait remonter des souvenirs salés… mais même sans bande-annonce, demandez-moi juste de vous raconter un film qui m’a fait tchouler, et je vous refais la performance en vrai. Même pas besoin que ce soit tragiquement triste, ou particulièrement long, du moment que ça tape au bon endroit. Je suis tombée l’autre jour sur une courte vidéo tirée du Ellen DeGeneres Show, où une petite fille de 6 ans se fait surprendre par l’arrivée sa star préférée : paf, chutes du Niagara devant le visage de cette gamine qui s’illumine de joie. Pendant une fraction de seconde, cette petite fille c’était moi. Ça atteint de tels sommets que je chiale même devant des images qui ne me font pas rêver en vrai. Exemple typique, les vidéos de demande en mariage surprise : à chaque fois ça ne rate pas, je termine en reniflant, pourtant je préfèrerais manger du gravier que me retrouver fiancée. Ni Dieu ni maître ni mari, t’sais. Mais je suis juste contente pour eux quoi, ça s’appelle l’empathie je crois.

Et puis parfois ça tient à rien, il suffit juste qu’il y ait assez de vent, et qu’il fasse assez froid, pour que mes yeux coulent sans que je leur demande quoi que ce soit. 

Professionnellement parlant, ce chialage inopiné, ça devient gênant. Depuis l’épisode Yolande Moreau, les larmes s’invitent en interview de plus en plus souvent. Comme pendant celle avec Nabil Ayouch, parce qu’on parlait de son sublime Much Loved, qui m’avait bouleversée. Il y a aussi la fois avec Aïssa Maïga, parce qu’elle me parlait de la mort de son papa. Ou avec Sandrine Kiberlain, à cause de la dernière scène hautement lacrymale de son film Une jeune fille qui va bien. Ou encore avec Julia Ducournau, rencontrée deux jours après sa Palme d’or, parce que je n’en revenais toujours pas que ce soit arrivé… Je m’ excuse toujours, parce que ce n’est pas quelque chose que j’arrive à contrôler. J’imagine que certain-es peuvent trouver ça touchant ou précieux d’échanger avec un-e journaliste qui ne soit pas en mode pilote automatique. Mais quand même, merde, parfois je sors d’interview en reniflant, et je me dis que c’est n’importe quoi. Je ne sais pas, j’entends parfois cette voix dans ma tête qui dit que « c’est pas pro ». Va savoir si c’est la mienne, celle de ma mère, ou celle d’un homme random qui m’a culpabilisée. Mais je me dis que je vais finir par devenir un running gag dans le milieu, que ma réputation est grillée. Pas sûre d’avoir envie que « la journaliste qui chiale en interview » soit tout ce qu’on retienne de moi pour la postérité. 

Longtemps, j’ai composé avec la culpabilité. Longtemps ça m’a gênée de coller à ce fameux cliché qui associe féminité et émotivité. Ça me dérangeait d’être la pleureuse, la chialeuse, la morveuse qu’il faut consoler. Ça me frustrait d’être celle qui cède à l’émotion au lieu de rester impassible, empreinte d’une froide et implacable rationalité. J’ai longtemps cru à ces histoires de neutralité, qu’être fort c’est être froid, silencieux, c’est être impassible et ne rien montrer. Mais plus j’ai avancé dans la vie, plus le féminisme m’a donné des outils pour déconstruire nos stéréotypes genrés. J’ai appris, et une jeune réalisatrice me l’a rappelé récemment avec les yeux embués, que que les émotions, c’est politique aussi. Parce que tu grandis dans une société patriarcale où tu entends que pleurer, c’est pour les faibles et les filles, et tu intègres que c’est être faible que d’avoir (trop) d’empathie. Mais au fond, la vraie faiblesse n’est ce pas cette incapacité à se laisser toucher ? La vraie tristesse ne réside-t-elle pas dans l’idée que ‘vrais bonhommes ne pleurent pas’ ? 

Du coup tant pis, plus je vieillis, plus j’assume ce rapport brut et à fleur de peau aux émotions de la vie. Désormais, pleurer n’est plus associé à quelque chose d’exceptionnel, d’extrême, à un drame insurmontable et insurmonté. Pleurer c’est un événement presque banal du quotidien. C’est un détail au coin de l’œil, une broutille brouillée, une averse passagère que je gère sans (trop) sourciller. Pleurer comme on respire, pleurer comme on sourit, laisser couler la tristesse, la colère ou la mélancolie. Sentir ses traits tirés après, le visage séché, la peau sous les yeux tendue par les larmes versées, le sentiment de soulagement après que le barrage intérieur ait lâché. « Parfois je pleure et ça fait du bien, c’est comme péter un coup » dit un personnage dans un film vu récemment – qui ne m’a pas fait pleurer du tout. 

Alors tant pis, aujourd’hui je ne m’excuse (presque) plus quand je pleure. Aujourd’hui je me dis, quel dommage de devoir se retenir, quelle tristesse de devoir refouler. Lavons-nous des remarques, jugements ou moqueries, fuck it, pleurer c’est être en vie.

Le seul truc chiant, c’est que je n’ai pas encore le réflexe d’acheter des Kleenex régulièrement. Tout ça pour vous demander : vous n’auriez pas un mouchoir s’il vous plait ? 

(Et oui je m’étais promis de placer le verbe tchouler, fleuron de l’argot belge des 90s, quelque part dans ce texte, le sujet était trop à propos pour s’en priver.)

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