Madame B. (2012)

Paris, mardi après-midi, aux alentours de seize heures, sur la rue de Rivoli près du Marais. Je suis en avance sur mon rendez-vous, et flânant en quête d’une raison de combler le temps, je suis rentrée dans un magasin pour une bouteille de vin rouge et un chocolat pour la route, sans savoir où aller après, en attendant dix-sept heures à République. Pendant que j’attends ma monnaie, le caissier d’à côté a l’air bien embêté face à ce que lui demande son interlocutrice. Je me tourne vers la voix chevrotante : une toute petite dame, son bonnet, son caddie, ses yeux flous derrière ses grosses lunettes. Un cabas en guise de canne, et deux sacs pleins sur le comptoir. Je l’observe un court moment. Puis je vois les sacs en plastique pleins à craquer, et je comprends où est le problème.

Elle ne peut pas se faire accompagner par le Monsieur du magasin jusque chez elle avec les sacs, la toute petite madame avec le cabas. Pour les livraisons à domicile il faut appeler à l’avance tu vois, pas après coup, parce qu’après si l’employé quitte le magasin c’est pas couvert par l’assurance. Bref on s’en fout, j’ai rien à faire, moi, ses sacs je les lui porte si elle veut. Le Monsieur du magasin sourit, médusé de cette solution tombée du ciel. La petite madame est d’accord. Je garde mon chocolat pour plus tard, ma bouteille de vin dans mon sac, les deux sacs plastiques sous le bras, on est parties. Enfin, parties, c’est un grand mot, vu la cadence. Du coup, comme on avance à tout petits pas, on papote un peu. On essaye de ne pas glisser sur le pavé mouillé de la rue de Rivoli, tout en évitant les passants pressés, jusqu’à son appartement au premier étage d’un immeuble cossu au début de la rue du Pont Louis-Philippe, sur le bord des quais de Seine. Cahin-caha, sous le crachin. Je me demande ce qui m’a pris de l’accompagner comme ça, cette petite vieille dame à la voix qui chevrote. Sûrement parce qu’elle me rappelle ma grand-mère, Stella. Il y a un mois à Athènes, c’est elle et son pied emplâtré que j’aidais à sortir du lit. Peut-être parce que comme avec elle, ça parle femme de ménage, chiffons, mari défunt et vieux chanteurs. Définitivement parce que leurs appartements sont aussi remplis l’un que l’autre d’un million de petits détails accroupis entre les rayons des étagères aux tiroirs des commodes et sur les murs derrière des cadres vernis. Des statuettes aux photos de mariage, du lustre poli au Coca-cola dans le frigo qui se boit dans des petits verres en plastique. On a parlé beaucoup – surtout elle. On a parlé fort – surtout moi. On a ri, quand même. Je lui ai dit qu’aujourd’hui j’étais en avance, de toutes façons. Quand elle m’a répondu “Ca doit être le bon Dieu qui vous envoie alors, c’est sûr”, là aussi j’ai pensé à ma grand-mère un peu. L’orthodoxie en plus.

D’en avance, d’un seul coup, j’étais en retard. J’ai dû finir mon coca à toute vitesse, reprendre mon sac et ma bouteille de rouge. Je regrettais presque de devoir repartir, la laisser seule dans son grand appartement où personne ne vient presque plus, sauf la femme de ménage. Je lui ai dit merci pour tout et de faire attention aux marches d’escalier raides. Elle voulait prendre mon numéro, m’inviter au restaurant, m’a demandé encore une fois si j’habitais Paris alors que je lui avais déjà dit que j’étais de passage. C’était gentil, j’ai souri et j’ai pris son numéro quand même, dans mon calepin rouge, avant de repartir.

Avec tout ça je lui dis en me tournant vers elle, je ne vous ai même pas demandé votre prénom.

Elle m’a répondu : “Je m’appelle Marcelle, mais ce n’est pas très joli. Vous pouvez m’appeler Stella.”

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