Animale, le western féministe d’Emma Benestan : « Je voulais questionner la figure du monstre »

Nejma (Oulaya Amamra) est du genre à prendre le taureau par les cornes – littéralement : cette jeune femme s’entraîne à la course camarguaise, un sport risqué (mais sans mise à mort) où le but est d’arracher un attribut fixé sur le front de la bête. Seule femme dans le groupe des « raseteurs », Nejma tente de se faire une place, entre camaraderies, taquineries, et soirées bien arrosées. Mais l’ambiance fraternelle se délite rapidement quand une série de morts violentes se produit. Tout le village se met à chercher le taureau violent qu’on imagine responsable de ces tragiques incidents… Y compris Nejma, elle-même aux prises avec un conflit intérieur qui commence à se manifester physiquement… Au croisement du thriller, du récit d’apprentissage et du fantastique, Animale est un film aussi hybride que réjouissant. Emma Benestan abordait déjà les rapports homme-femme et déconstruisait la masculinité dans Fragileson premier long remarqué. Elle retrouve Oulaya Amamra (Divines), dans le premier rôle cette fois, de ce film puissant qui subvertit le film de genre à travers un prisme féminin – et animalier… on pense parfois à Grave de Julia Ducournau ou au Règne Animal de Thomas Cailley. Une œuvre singulière, créée en communion avec la communauté camarguaise, et portée par le regard précis de sa réalisatrice, avec sa mise en scène soignée et organique, et son regard affûté sur les rapports de genre. Un film comme un rugissement face à l’oppression : poussez-vous les taureaux : cette « tauresse » va vous terrasser. 

.

RENCONTRE AVEC EMMA BENESTAN, réalisatrice

Merci pour ce film. Comment est né ce projet, quelle fut la première image, la première inspiration ?

Avant Animale, j’avais déjà tourné deux courts-métrages documentaires et une fiction radiophonique en Camargue : Un monde sans bêtes, Prends garde à toi et Petite Sauvage. J’ai toujours été passionnée par les taureaux, j’ai grandi à 40 kilomètres de la Camargue, donc quand j’étais jeune, à 12 ans, on allait voir les Taureau piscine, faire des fêtes votives… À 17 ans je me souviens, j’allais chez mon copain et il y avait des lâchers de taureaux dans la ville, j’avais l’impression d’être dans le minotaure. Je ne suis pas camarguaise, mais en même temps, je vois bien cette adolescence de village, j’étais à Montpellier sud, et j’étais qu’avec des gens de Palavas-les-Flots, on trainait tous ensemble aux fêtes de village… Quand les camarguais disaient « la parisienne qui débarque » je disais non, je suis pas camarguaise, mais je ne suis pas en train de m’approprier votre culture, j’ai grandi à côté, je n’ai pas de fascination.

Je me sens profondément écoféministe, je pense que la terre et le vivant ont des choses à nous apprendre.

C’est quoi les « Taureau piscine » ??

C’est une activité où il faut faire rentrer le taureau dans la piscine… Il n’y a pas de mise à mort en Camargue, c’est pas comme les corridas, au contraire : tu vas voir les taureaux davantage que les hommes. C’est les taureaux qui tiennent le haut de l’affiche, et ils ont des noms. En corrida, vu qu’ils meurent, on ne les nomme pas. C’est le torero que tu vas voir. Dans la course camarguaise, il y a des y a des raseteurs que tu vas voir, mais il y a des gens qui suivent des taureaux en particulier. Les taureaux qui ont une belle carrière, on les enterre debout, face à la mer. C’est la tradition. Je trouvais ça très beau et très animiste, mais à la fois complexe, parce qu’il y a ce rapport à la violence. C’est cette ambivalence-là que je voulais questionner. Je me sens profondément écoféministe, je pense que la terre et le vivant ont des choses à nous apprendre, en lien avec toutes les minorités blessées dans ce monde que le patriarcat et le capitalisme empêchent d’exister, et menacent.

Amener un personnage féminin dans cette arène, c’est ta façon de questionner ça ?

En 2019, j’ai tourné Prends garde à toi, un court-métrage documentaire sur la seule femme de l’arène, Marie Ségrétier, donc ça a été une inspiration. A ce moment-là, je bossais sur une série de genre pour une plateforme, et dans ce cadre-là, ça j’ai rematé tous les Buffy contre les Vampires, dont je suis une fan absolue. Si le féminisme a fait partie de mon éducation, c’est aussi grâce à Buffy ! En les revoyant, je me suis dit putain mais en fait c’est ca que j’ai envie de faire : questionner le genre par le rapport au corps, de manière féministe… et on était en Camargue. Donc les choses se sont assemblées de manière organique. 

Je suis aussi inspirée par Julia Ducournau, quand elle dit « Merci de laisser entrer les monstres » dans son discours de Palme d’or, je trouve ça beau. Ces « femmes monstres » en fait, dans le bestiaire des femmes de l’Antiquité, il y en a beaucoup, mais soit elles sont sexualisées, soit monstrueuses, donc je voulais raconter ça autrement. Je voulais raconter que derrière le Minotaure, il y a peut-être une femme blessée. C’était ça ma grande interrogation : derrière cette figure de « monstre » sanguinaire, il y a peut-être autre chose. Et puis je voulais subvertir la symbolique du taureau, qui est très masculine : j’aimais bien l’idée d’être un peu queer, d’aller mettre du féminin là-dedans.

Pour rebondir sur Titane, la différence avec chez toi, c’est qu’à la fin le monstre ne meurt pas – une façon d’aller encore plus loin dans l’utopie…

Ca a été une grosse question au scénario, parce que tous les films de métamorphose se finissent par la mort. Loup-garou, Ginger Snaps… et les femmes, laisse tomber, elles meurent fois dix, en s’excusant d’être là… Et je ne voulais pas ça. Nejma est un personnage meurtri, mais je ne voulais pas qu’elle meure. On se l’est toujours dit avec ma productrice, c’était quasiment un choix politique. Je n’arrivais pas à finir le film, je me prenais la tête sur comment le personnage allait gérer la suite… et Vincent Le Port (Bruno Reidal) m’a aidée, il m’a dit, bah tu t’arrêtes au cri, c’est ça ton film. Pas dans l’idée de clore quelque chose, mais de laisser l’interrogation sur la violence.

RENCONTRE AVEC OULAYA AMAMRA, comédienne

(On s’asseoit pour l’interview, et elle remarque mon keffiyeh palestinien. S’ensuit une discussion sur la politique, de la Palestine au féminisme du film). Comment, en tant que comédienne, tu exprimes des messages politiques ? A travers ton art, tes choix ?

Complètement – déjà à travers les films que je choisis, à chaque fois, au moins j’essaye d’y faire ce que je peux faire. Après, dans l’engagement, il y a des actes que tu fais et que tu ne dis pas, parce que voilà, t’aides comme tu peux. Après, publiquement effectivement, je pense que c’est important aussi de montrer qu’on est ensemble. J’utilise beaucoup mes réseaux sociaux aussi pour ça. Je t’ai dit, mon premier combat, c’est les films, et ce film-ci, pour le coup, il véhicule des idées politiques fortes. L’idée de sororité, d’être ensemble – et pas que les femmes, parce que ça doit être un cri d’homme aussi, pour moi y a aussi cette idée. J’aime pas l’idée de me dire que c’est « nous contre eux ». On est aussi ensemble dans cette envie que les choses bougent, changent. Et pour ma part, ça commence par les choix de films, et les réalisatrices et réalisateurs. J’ai eu beaucoup de chance pour l’instant d’avoir collaboré avec des gens bienveillants et engagés dans leur cinéma, qui sont passionnés et qui ont des choses à dire. 

A travers la fiction, Animale parle de la place des femmes dans des arènes très masculines. Pour toi c’est ça le message politique du film ?

Complètement, et ce film pourrait se passer dans n’importe quel milieu. J’ai joué dans Divertimento où je joue une cheffe d’orchestre, et c’est pareil, [c’est l’histoire d’] une femme dans un milieu d’hommes qui essaye de trouver sa place et qui galère, malgré le fait qu’elle soit talentueuse. En plus il se trouve que c’est une histoire vraie. Animale c’est pareil : il y a cette fille dans le milieu des taureaux, Marie Segretier, que j’ai rencontrée, et avec qui Emma a fait son court-métrage Prends garde à toi. Et effectivement, on voit tout ce qu’elle subit au quotidien, elle doit prouver sa place – comme Nejma, mon personnage dans le film, tu dois montrer que t’es là, que t’es forte… Moi quand je choisis mes rôles, je me dis à chaque fois que c’est des personnages qui n’existent pas. Et ce qui est génial avec Emma, c’est qu’en fait, elle les fait exister. Ca permet de s’identifier, d’avoir des modèles différents, et que des femmes aussi puissent s’identifier à ces milieux très masculins. Donc elle change les codes, elle ose proposer autre chose. Et on ne va pas se mentir, le fait que ce soit une fille qui s’appelle Nejma, c’est aussi pas anodin ; quand elle s’appelle Marie déjà c’est dur, mais alors Nejma… Au tout début, quand on a commencé à travailler sur le film avec Emma, on est passées par des phases très dures, c’était tellement violent comme milieu, que je lui ai dit : « Mais elle se suiciderait, elle n’existerait pas en vrai cette fille en fait ». Et elle m’a répondu, justement, c’est pour ça qu’elle va exister – et qu’elle ne va pas se suicider. Elle va crier, et transformer cette rage en cri de révolte. 

C’est vrai…

Je pense que dans la vie, c’est pareil. Y a un truc de place. Cette Nejma normalement, elle existe dans un film social. Mais pas dans un western fantastique ! Eh bien on va l’y mettre, parce que c’est aussi notre place. Et moi en tant qu’actrice, là où je m’identifie à ce rôle et à ce personnage, c’est dans le fait que c’est aussi un combat tous les jours de se dire : il faut que tu confirmes, que tu légitimises, que tu prennes ta place, que tu te battes. Parce que ce n’est que ça, en fait. 

C’est aussi le rôle du cinéma, de proposer d’autres choses, c’est mon rôle aussi en tant que critique…

Oui, faut que les modèles changent, que ça devienne normal. Pour l’instant on en parle encore parce que c’est un évènement, justement, une femme dans un milieu d’hommes…

Ca continue à être une exception, c’est pour ça qu’on continue à se battre. Le jour où on aura atteint l’égalité…

… on ne nous demandera plus « ça fait quoi d’être une femme dans ce milieu » etc…

On ne demande que ça d’ailleurs ! En fait, Animale fait le choix de dévier du réalisme, du social, pour proposer une utopie fantastique à travers la fiction… c’est de l’inspiration pour y arriver en vrai après !

J’aime beaucoup ça aussi. Elle casse en fait, il y a une espèce de truc hyper naturaliste, presque documentaire au début… Tu ne te dis pas du tout que ça va partir dans ce genre-là. Il y a un mélange…

…de genres, c’est ça qui est intéressant. Au début je pensais que c’était un thriller, avec un mystère à résoudre. Mais au fur et à mesure qu’on avance, on réalise que ce que le film raconte est ailleurs. Le mystère est vite évacué : la réponse est dans le titre.

C’est la métaphore qui est intéressante. 

Le film ne joue pas sur le suspense – d’ailleurs ça pourrait être indélicat d’utiliser la violence de genre comme levier de suspense scénaristique. Mais le film parle d’autre chose.

Oui et je trouve que la métaphore de la transformation est belle aussi. Pour moi c’est aussi ça le cinéma. Ce qui arrive à Nejma, et qui arrive à plein de femmes, quand tu subis ça, c’est aussi quelque chose de toi qui se transforme, et que tu dois abandonner. Et Nejma, elle abandonne un peu son humanité, pour laisser place à son animalité – malgré elle, malheureusement, c’est pas un choix, mais elle va transformer ça en force. Au début elle subit, parce qu’à la base, est passionnée, elle voulait vivre son truc, et on la renvoie à sa condition de femme. On nous a demandé pourquoi Nejma ne se transforme pas en vache, vu que c’est une femme et qu’un taureau c’est masculin…

Absurde ! Pour moi c’est une « tauresse ». Mais les clichés binaires ont la dent dure…

En fait tu pourrais te dire, justement, on a enlevé aussi tout ce qui est de l’ordre de l’attribut féminin, et à la fin du film, elle se tient là, face à eux, d’égal à égal. Et c’est horrible, c’est tragique.

A quel prix, l’égalité…

A quel prix, au prix même de sa féminité. Mais c’était important pour Emma et moi qu’on n’en fasse pas un garçon manqué.

Parfois ces milieux sont tellement codés que t’es obligée de renier ta féminité pour « rentrer dans le moule ». 

Même quand j’ai joué une cheffe d’orchestre, à un moment donné j’ai entendu « Ouais nan faut pas qu’on voie trop ta poitrine, faut qu’on l’aplatisse ». Pourquoi même là, on doit souffrir ? 

Comment tu t’es préparée au rôle physiquement ? Comment on apprend à choper un taureau par les cornes ?

J’ai eu la chance de répéter avec avec les acteurs qui jouent les raseteurs, et dont c’est le métier dans la vraie vie. Ils m’ont appris les gestes techniques. J’avais aussi un prof de raset : quand tu cours pour choper les attributs, et sauter la barrière surtout, qui était balèze. C’était vraiment un échange, moi de mon côté j’ai pu partager mon expérience devant la caméra, les rassurer par rapport à ça. Et eux m’ont mis tellement à l’aise – parce que, honnêtement, c’était un film où j’avais peur : ça fait peur un taureau, t’as l’impression que tu peux mourir, c’est un animal tellement puissant, la corne elle te rentre comme dans du beurre… J’ai vu des trucs choquants. Mais les manadiers connaissent leurs taureaux comme leurs enfants, ils ont tous leur nom, leur caractère. Et puis les chevaux qu’on monte pour la course de taureaux, ils vivent avec les taureaux toute l’année, donc ils sont dans leur environnement naturel… Donc j’avais pas peur, je partais en galop, et il y avait un aspect un peu magique, un peu fantastique. On tourné à Saintes-Maries-de-la-Mer, où tu passes en voiture et t’as des taureaux qui vivent dans des champs énormes, à côté de toi, en pleine nature…

C’est ton troisième film avec Emma Benestan. Comment décrirais-tu votre collaboration ?

Oui, avec Emma on a commencé par un court Belle Gueule, puis son premier long, Fragile, et maintenant Animale. Le cinéma d’Emma, là où il me touche, c’est qu’elle casse les codes, et elle permet à des personnages d’exister… Prenez Fragile par exemple : les comédies romantiques sont habituellement racontées sous le prisme féminin, avec la femme qui est fragile : là, elle bascule les codes et montre un autre aspect de la masculinité. Je trouve c’est des films importants pour le combat féministe, parce que montrer la fragilité masculine, ça permet aussi aux hommes de s’identifier. Eux aussi sont soumis à ces codes : devoir être un bonhomme, être viril… C’est tout ce que questionne le film. Pareil dans un film comme Animale : dans les westerns, en tout cas ceux que j’ai vus et que j’adore comme Il était une fois en Amérique, c’est l’homme qui monte à cheval, et la femme sert habituellement de faire-valoir. Animale permet que d’autres personnages existent dans ce genre-là, et ça me charme en fait, donc je dis oui tout de suite. Dans sa manière de travailler, c’est quelqu’un qui questionne beaucoup les choses, et on échange beaucoup sur tout ça, on grandit ensemble… C’est bien d’avoir une famille de cinéma – comme j’ai ma sœur aussi (Houda Benyamina, réalisatrice de Divines, NDLR) : on a commencé ensemble, et on a les mêmes questionnements dans la vie. Donc pouvoir partager ça, les prolonger au cinéma, les emmener dans des endroits comme le Festival de Cannes (ou a lieu l’interview, NDLR), c’est une chance. 

Et après Cannes, le monde entier !

Animale, d’Emma Benestan. Avec Oulaya Amamra, Damien Rebattel, Vivien Rodriguez. Durée : 1h40. Distribution Belgique : Obrother


En savoir plus sur Elli Mastorou

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.