Julie Keeps Quiet : « Un film silencieux pour encourager la parole »
La critique
Passionnée de tennis, Julie est la star montante de son académie, et s’entraîne sans relâche pour arriver au sommet. Quand Jeremy, son entraîneur, est visé par une enquête, tout le club est chamboulé. Bientôt, Jeremy est suspendu de ses fonctions. Une ambiance de malaise s’installe. Et tous les regards se tournent vers Julie. Ses parents, ses amis, son entourage l’encouragent à parler. Est-elle au courant de quelque chose ? Mais Julie se tait… Présenté à la Semaine de la Critique de Cannes, ce premier long-métrage d’un jeune réalisateur prometteur a été sélectionné pour représenter la Belgique aux Oscars. Et on comprend pourquoi : en plus d’être dotée d’un casting bilingue Français-Néerlandais, Julie Keeps Quiet est une œuvre puissante, tant dans ce qu’elle raconte que dans sa façon de le mettre en images. À travers le parcours mutique de son héroïne, Julie questionne la libération de la parole, qui reste un moment délicat même si #MeToo est passé par là. S’il est ancré dans le milieu du sport, renforçant ainsi les enjeux et la tension, le récit de Julie, campée avec force par Tessa Van den Broeck, joueuse de tennis dans la vraie vie, se veut universel. On pense d’ailleurs à d’autres héroïnes contemporaines devant Julie, comme la Dalva d’Emmanuelle Nicot, ou la danseuse Lara dans Girl de Lukas Dhont. Mais loin du film à thèse, Julie est aussi un grand film de cinéma, avec un parti pris de mise en scène fort – presque radical – dans l’utilisation de la lumière, de l’image et du son. Gageons que cette radicalité n’empêchera pas le silence de Julie de résonner. EM
Je suis heureux, le film est bien accueilli jusqu’ici (NDLR : aux festivals de Cannes, Toronto, Gand) je suis content que le silence de Julie soit entendu. Je ne m’y attendais pas. J’avais peur qu’on en veuille à Julie de se garder le silence. Je craignais qu’on ne la comprenne pas. Mais à la fin, on la comprend. La fin, c’est la première scène du film que j’ai écrite.
As-tu le sentiment que les gens comprennent le film ?
Je pense que oui. Bien sûr, le film entame bientôt un nouveau chapitre, après les festivals : la sortie en salles. C’est pour ça qu’on a fait ce film, pour qu’un maximum de gens puissent le voir. J’ai fait le film pour des filles comme Julie, ses parents, ses amis. J’espère que ça les atteindra.
La mise en scène est très maîtrisée, voire radicale… La photographie est signée par le célèbre chef opérateur Nicolas Karakatsanis. Cette radicalitén’empêche pas les gens d’être touchés par le film ?
Les coaches de Tessa (Van Den Broeck, qui incarne Julie, NDLR) furent parmi les premières personnes à voir le film. Tessa est vraiment joueuse de tennis dans la vie, et elle a incarné Julie de façon très authentique. Le film est beaucoup dans la retenue, il y a une forme de fragilité et d’ouverture grâce à sa performance, qui est à la fois vulnérable et forte, fermée et pourtant ouverte. Je pense que sa prestation touchera vraiment les gens. Quelque part, on est tous et toutes Julie : on a des secrets, des choses qu’on tait, qu’on n’a pas envie de raconter, pour diverses raisons. On s’est tous, à un moment où un autre, retrouvés dans cette situation, de parler ou pas. J’espère que ça résonnera.
« Si j’ai fait un film sur le silence, c’est pour encourager les gens à parler »
Et toi, es-tu du genre taiseux ?
Non, je suis très bavard (rire). Mais si j’ai fait un film sur le silence, c’est pour encourager les gens à parler. Le film parle de libération de la parole, et cette libération ne peut arriver que quand on se sent écouté. Dans le film, le nouveau coach, Backie, écoute Julie. Il lui permet le silence, elle se sent safe, et peu à peu, elle commence à s’ouvrir. En un sens, c’est ce que j’ai essayé de faire aussi pour le public du film. Pour encourager à parler.
Le film n’est pas taiseux pour autant…
Il y a pas mal de dialogues dans le film. Julie se tait, mais pas son entourage. On a beaucoup travaillé le son, pour le renforcer, aussi avec les balles de tennis, la musique… J’ai essayé de rendre le silence aussi fort que possible. Y compris avec l’affiche ! Je voulais montrer que c’est un choix actif, pas passif. Un silence actif.
Un silence assourdissant
Comment as-tu travaillé avec Tessa Van Den Broeck ?
C’était une approche très technique, centrée sur l’étude du texte. On ne voulait pas une approche psychologique du personnage, c’était pas l’idée, on n’en a pas discuté. Ce qui est important, c’est que quand je dis « Action » elle soit concentrée sur son texte, et quand je dis « Coupez » elle puisse redevenir Tessa. Je voulais une jeune fille heureuse d’être là : ce n’est pas parce que le personnage traverse quelque chose de difficile qu’elle doit le traverser aussi. Je voulais qu’elle parle avec ses ami-es, qu’elle s’amuse, et j’ai dit ça à tous les jeunes du tournage. On a répété des mois en amont, donc tout le monde savait quoi faire et connaissait sa place. Et une fois que c’était dans la boîte, on pouvait retourner s’amuser. Bien sûr, on travaille avec des joueurs de tennis, ce sont des gens avec beaucoup de discipline. Ce ne sont pas des acteurs professionnels, mais ce sont des sportifs professionnels ! Donc ils savent être dirigés.
Un mot sur ton parcours, tes origines ?
Je suis né à Harelbeke, une petite ville près de Courtrai, tout près de la frontière avec Lille. Ma maman est Italienne, mon père est Hollandais, donc j’étais déjà à la croisée de pays et d’influences. Aujourd’hui je vis à Bruxelles, j’ai 32 ans. J’ai appris le Français à l’école, on allait à Lille pour les soldes à Noël. On parlait Flamand à la maison, mais j’entendais beaucoup ma mère parler Italien ou écouter du Ramazzotti (rire). Je ne parle pas bien l’italien, mais j’espère un jour m’améliorer. Je suis issu de la troisième génération, ma grand-mère était déjà née en Belgique. Chaque génération a travaillé dur, et je suis le premier de ma famille à faire des études artistiques. Ce n’était pas une lutte, mais c’était pas une évidence non plus. Ma mère m’a appelé Leonardo, c’est pas pour rien, elle a une affinité avec les arts. Nous sommes issus de la classe moyenne, mes parents ne m’ont pas empêché dans mon parcours, mais ce n’est pas non plus quelque chose qui était évident dans ma famille. Financièrement, en Belgique les écoles de cinéma ne sont pas exorbitantes, mais c’est quand même un défi à relever. J’ai mis de l’argent de côté pour réaliser mes premiers courts-métrages.
Les premiers films qui t’ont marqué ?
J’ai grandi dans les années 2000, et mes premières découvertes de cinéma furent notamment Lost in Translation de Sofia Coppola, les films de Gus Van Sant, le cinéma indépendant américain de façon générale… Je me souviens avoir adoré Virgin Suicides, ça m’avait vraiment marqué : l’atmosphère, l’esthétique, les costumes, la musique… Je me suis dit, wow, tout ce que j’aime, je peux le mettre dans un film, et créer un univers à part entière. En grandissant, j’ai continué à me nourrir de cinéma : la Nouvelle vague, Truffaut, Godard, Louis Malle, les vieux films italiens… Donc en arrivant en école de cinéma, j’avais un certain bagage culturel. J’ai d’abord étudié le documentaire à l’école de cinéma RITCS, puis LUCA en fiction. Le documentaire était presque une décision de facilité. Après le Bachelor je me suis demandé si c’était vraiment ce que je voulais faire, alors je me suis permis d’essayer la fiction, histoire d’essayer, avec un court-métrage… J’avais besoin d’oser, de m’autoriser à le faire ; en ce sens je me suis mis beaucoup de pression.
Avec ton deuxième court-métrage Umpire, tu remportes le prix Wildcard du VAF (Fonds Audiovisuel Flamand), avec lequel tu réalises ton court suivant, Stéphanie…
Stéphanie raconte l’histoire d’une gymnaste, et la pression une fois qu’elle se met à gagner. Ca parle de la notion de compétition, et c’est notamment inspiré d’athlètes comme Nafissatiou Thiam, la première belge à obtenir trois médailles d’or olympiques consécutives. Elle a raconté comment elle a beaucoup souffert entre sa deuxième et troisième médaille d’or, à cause de la pression, l’attente de gagner. Aujourd’hui, elle dit qu’elle ne se laisse plus diriger par ça : « la troisième fois, je le fais pour moi ». Mon film parlait de ça : du fait d’oublier l’être humain derrière l’athlète. C’était déjà ancré dans le monde du sport, je tournais autour du sujet. Mais c’est avec Stéphanie que j’ai commencé à trouver ma voix, ma façon de vouloir faire du cinéma. Le film a été sélectionné à l‘édition 2020 du Festival de Cannes, et tourné dans beaucoup de festivals où il a récolté des récompenses . Ca m’a encouragé à écrire mon premier long-métrage.
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Avec le recul, la sélection du film à Cannes, les prix, la candidature pour les Oscars… c’est beaucoup de pression aussi, non ?
L’avantage, c’est que comme j’ai tourné des films sur le sujet, je comprends la dynamique, et en un sens ça me protège. Je ne me mets pas trop la pression, parce que le film est terminé, donc les jeux sont faits. Julie va maintenant faire son chemin, et je l’accompagne – en quelque sorte, Julie c’est le train, et moi je suis l’accompagnateur, ou un passager : je m’assieds et je profite du paysage, car je ne peux rien faire d’autre. En même temps, je profite de l’occasion, chaque fois qu’on me tend un micro, de porter son message. Comment protéger les jeunes gens dans ce monde – pas uniquement dans le monde du sport, mais en général. Comment les faire évoluer dans un espace safe ? Je suis reconnaissant d’avoir l’occasion d’en parler, je ne prends pas ça pour acquis. C’est un sujet qui me tient à cœur. Raconter de nouveaux récits, poser des nouvelles questions, encourager le dialogue. L’émancipation de Julie, c’est aussi celle de son entourage. Avec l’aspect politique, on oublie parfois qu’on parle de personnes réelles.
Julie t’a-t-elle émancipé toi aussi ?
Oui, tout à fait. Et toute l’équipe du film aussi. C’est comme un ange gardien qui nous guide et nous protège. Elle nous a donné quelque chose à toutes et tous. Donc au final, qu’elle gagne un prix ou pas, ce n’est pas le sujet. La substance du message, c’est ça qui est important. Je n’ai pas fait le film pour gagner des prix, mais pour faire entendre le silence de Julie. Et en un sens, c’est réussi, parce que le film voyage partout dans le monde. Et s’il gagne aussi des prix, tant mieux. Mais l’important c’est que le silence de Julie se répande, et soit entendu. Après je comprends qu’on n’aime pas le film, ce n’est pas pour tout le monde.
Coproduit avec la Suède et la France, le film est par ailleurs 100% belge dans le sens ou c’est une coproduction belge francophone (Les Film du Fleuve) et néerlandophone (De Wereldvrede). Et dans les dialogues, on retrouve cet aspect bilingue…
J’ai voulu faire un film vraiment belge. Il y a même un peu d’Allemand, donc les trois langues officielles du pays sont dedans ! Nous les Belges, on est connus pour notre politesse, notre diplomatie, comme Julie, qui se tait de façon plutôt diplomate. Faire un film avec une héroïne taiseuse, c’est déjà très belge en soi (rire) ! Mais je vois en Belgique une nouvelle génération de cinéastes émerger : Lukas Dhont, Baloji, Laura Wandel, Emmanuelle Nicot… Tous à leur façon utilisent radicalement leur voix et redéfinissent le cinéma belge. C’est fantastique de vivre dans cette culture où on est encouragés à nous exprimer et trouver notre façon de faire des films sans pas imiter les voix de ceux qui l’ont façonnée avant nous. Nos cinémas sont différents, mais on partage une sensibilité commune. Ils et elles m’inspirent aussi, et j’espère transmettre ça à la génération suivante, qui tournent son premier film en ce moment… Au fond, on raconte histoires sur la condition humaine, il n’y a pas de frontières là-dedans, c’est universel ; et moi qui ai grandi à la frontière de cultures et de pays, j’ai toujours vu ce qui nous unit, plutôt que ce qui nous différencie. C’est ce que je veux faire aussi avec mes films : réunir, plutôt que diviser.
selfie post-interview
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