Cannes, avant-dernier jour. Vendredi 23 mai 2025 à 16h00 au Grand Théâtre Lumière, Luc et Jean-Pierre Dardenne présentaient Jeunes Mères. Une date symbolique, pile 26 ans après Rosetta, qui remportera la Palme d’Or en 1999, et qui fut aussi projeté l’avant-dernier jour du festival cette année-là. Samedi 24 mai, en lendemain de veille après avoir fait la fête sur le dancefloor cannois, et quelques heures avant le Palmarès où le film recevra le prix du scénario, je rencontrais Luc et Jean-Pierre Dardenne pour la première fois. J’ai fait au mieux pour mener l’interview en masquant ma gueule de bois – et je crois que ce fut également leur cas.
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Version intégrale de l’interview parue dans L’Avenir du mardi 03.06.2025.
C’est le dernier jour du festival de Cannes, on est tous KO, donc je propose qu’on fasse une discussion soft, sans pression. Avant tout, comment ça va ?
L : Ça va, on est un peu fatigués parce qu’hier on a un peu fêté la projection, mais ça va.
Oui j’y étais aussi (et je ne leur dirai pas, mais j’ai adoré les voir se déhancher sur Take on me de A-ha, NDLR)… Votre cinéma a toujours été tourné vers la jeunesse. Mais ici pour la première fois, on a un récit féminin, choral, où la maternité a une place centrale. Pourquoi ce choix ?
JP : C’est difficile à dire. Je ne sais pas pourquoi. Enfin, on peut expliquer après coup, comment on est arrivés à cette maison maternelle. C’est vrai que ça répond très imparfaitement à la question. On était en train de travailler sur un début de structure de scénario, dont le personnage principal était une jeune mère de 16-17 qui n’arrivait pas à développer un rapport avec son bébé. Elle habitait dans une maison maternelle dans l’histoire – on savait que ça existait, mais on n’avait jamais été dedans.
Donc vous aviez l’idée de la jeune mère avant même de visiter une maison maternelle.
JP : Oui mais d’une fille, qui allait découvrir – c’est ce qu’il fallait essayer de construire – ce rapport à son enfant grâce à une rencontre avec… je ne vais pas tout vous développer sinon on passe nos 20 minutes dessus, mais avec un jeune homme, un peu plus âgé qu’elle, qui était sorti d’une résidence psychiatrique et vivait dans un appartement de réinsertion. Et il y avait une rencontre entre eux deux, et voilà, comment cette rencontre allait à un moment donné… Et on s’est dit, on va aller se documenter un peu sur ce que c’est une maison maternelle. On est allés à celle d’Alleur, c’est la seule où on est allés. On est pas allés dans d’autres – parce qu’on nous a dit qu’il y en a une près de Liège, on nous en avait parlé, via des amis. Et on y est allés pour se renseigner, la première fois. Pour voir comment ça fonctionnait, les gens, tout ça. Je pense que nous avons été « pris » par l’ambiance de cet endroit. Par la bienveillance qui y régnait, la douceur… Bon il y avait des problèmes hein, je ne dis pas l’inverse. Mais on sent qu’il y a… Allez, il y a la vie qui est là, ces bébés, tout ça est fragile… Et tout est fait pour que ces fragilités continuent d’exister. Et les bébés, les jeunes mères, les éducatrices, la psychologue, la directrice… Et après y être allés deux-trois fois, on s’est dit mais peut-être que… Notre « base », notre départ d’histoire, c’est ici qu’elle doit être. Et au lieu de s’intéresser à une, intéressons-nous à plusieurs. C’est un groupe… Voilà, c’est parti de là.

Mais même avant de réaliser cela, entre vous, il y avait déjà l’envie de faire un film sur une mère.
L : Oui, c’était avant de rencontrer la maison maternelle qu’on voulait filmer une jeune fille – on l’appelait Jessica. Ce n’est pas la même histoire que la Jessica du film, mais… On l’appelait Jessica. Alors le pourquoi… J’en reviens à ce que dit Jean-Pierre, je ne sais pas, il ne sait pas, moi non plus. Bon, il se fait qu’il y a eu L’Enfant, Le Gamin au Vélo… Il y a à chaque fois quelque chose. Alors ici c’est vraiment pris « au berceau », enfin L’Enfant c’était ça aussi, au berceau, c’est le père qui ne se sent pas capable, enfin, qui ne comprend pas qu’il a un enfant devant lui et pense qu’il a une marchandise comme une autre qu’il peut vendre. C’est quelque chose qui nous travaille, qui nous hante, je ne sais pas comment dire, qui fait partie de toutes nos discussions. Parce qu’à moins de faire un scénario – vous dites qu’on fait une conversation ici, donc je suis un peu dans la conversation…
Bien sûr…
L : Avant d’écrire un scénario, on parle… Quand on sait ce qu’on va faire, on parle encore 2 mois. Mais avant, on parle, tout le temps. On se voit au bureau, on dit tiens, cette fille, ce garçon… on échange. Il se fait que souvent, on revient à des choses liées à la maternité. C’est vrai. Ou à la paternité aussi, avec La Promesse…
La parentalité oui…
L : Oui, ou la transmission, on peut dire tout ce qu’on… Les générations entre elles, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui ne va plus, qu’est-ce qui va ? Bon, on parle de ça. Ce sont souvent des gens qui sont liés à la ville de Seraing, qui est la ville de notre adolescence. On a vu cette ville prospère, puis on l’a vue en décomposition, avec la jeunesse perdue, la drogue qui est arrivée etc. Les parents qui ont disparu, en gros. Comme tradition à transmettre, la tradition ouvrière. Bon, voilà, c’est un peu autour de ça que… Et puis ce sont des exclus, des marginaux… Il y a ça aussi, parce que ces jeunes mères, elles sont dans une structure, mais il y en a qui n’y sont pas. Ce sont des histoires terribles, qu’on ne voit pas. Et nous on les met au centre de notre cadre… Voilà, on aime bien filmer ces gens-là, pour qui ça ne va pas – qui sont exclus, je dirais. Et qui essayent de, qui sont en manque de reconnaissance.
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Ce dialogue entre générations, cette volonté d’essayer de comprendre ce qui se passe avec la jeunesse… Qu’est-ce que le film raconte du monde, de politique sur le monde ?
L : On va filmer un endroit où on s’entraide pour la vie de l’être le plus faible qui soit, à savoir un bébé. Un endroit où on aide les mères aussi, et elles s’entraident aussi. Un lieu de douceur et d’entraide par rapport à… C’était il y a trois ans, c’est-à-dire la montée des populismes, du discours du plus fort, les réseaux sociaux, le plus liké est le plus fort…
Ce que vous racontez, sur les exclus, c’était déjà le cas dans Rosetta, ça a toujours été là. Moi j’ai bientôt 40 ans, et j’ai grandi avec ces films. Déjà à l’époque de Rosetta on disait que le monde allait mal, le film parle du chômage des jeunes… Mais aujourd’hui, 25 ans après, en voyant la montée du fascisme actuel… Comment vous voyez le monde ? C’est pas pire qu’avant ?
Luc : Boh, je suis pas sûr
JP : Non. Vers le pire… C’est peut-être parce que c’est l’âge qui me fait dire que le monde ne s’arrête pas parce que je vais disparaître. Non je ne pense pas ça. Je pense que, ça vaut ce que ça vaut, haut les cœurs, la haine ne l’a jamais emporté finalement. Il y a des moments difficiles, c’est sans doute un moment où il faut se battre. Mais les choses on les a toujours obtenues comme ça, pas dans la plainte, la victimisation – tout le monde est victime maintenant, bon, voilà… Donc je ne désespère pas. Je ne pense pas qu’il faut se penser si important.
Luc : On est pas comme Alain Delon (rire) qui disait que le monde allait s’arrêter quand lui s’arrêterait !
JP : Regardez partout, puisqu’on parle de situations politiques, regardez en Colombie, au Brésil…
Luc : En Italie il y a des gens qui se battent, qui s’organisent… Les fachos ne sont pas au pouvoir partout ! La mère Meloni elle ne fait pas vraiment ce qu’elle veut, même si on sait bien ce qu’elle essaye de faire, il y a aussi une partie de la société civile qui est contre ça, et qui se bat, qui s’organise contre ça.
JP : Mais c’est vrai que, comme vous, je n’imaginais pas qu’aujourd’hui on aurait autant de montée de populismes. Il y a 20 ans vous m’auriez dit ça… Je n’imaginais pas.

Une troisième Palme ? On n’y pense pas. Sauf quand on a beaucoup bu (rire) !
En Grèce aussi, on a connu la crise de 2008, et depuis ça a évolué. Mais la place de la culture et du cinéma devient de plus en plus réduite aussi…
L : Voilà, c’est ce que je voulais dire. Notre résistance à nous, notre combat, appelez ça comme vous voulez, notre manière de faire par rapport à tout ça… Ce n’est pas de faire des grands discours, ce n’est pas passer des messages. C’est de filmer un individu. Parce que c’est ça qui, aujourd’hui, est en train de disparaître. Un individu qui essaye de trouver la liberté, l’autonomie, comme ces jeunes mères, auxquelles on donné à chacune une lumière. Filmer ces gens-là, les filmer dans le respect de la vie, de ce qu’il y a de doux, de fragile… Un peu comme les frères Lumière ont filmé le repas de bébé, avec ses cheveux dans le vent… Filmer ça, c’est ça pour nous, rendre les gens sensibles aux choses fragiles, aux frémissements, aux petites choses, je crois qu’il y a plus d’humanité là-dedans que dans tous les discours… En tout cas nous, on n’est pas comme ça. On s’est toujours intéressés aux individus, même quand on faisait nos premiers documentaires politiques, sur la résistance contre les Nazis, le mouvement ouvrier… Un critique avait dit, aux Cahiers, qu’on s’intéressait aux individus. On racontait l’histoire d’un homme qui fait un journal dans Cockerill Sambre, un journal ouvrier, et il termine seul – parce que les autres disparaissent, sont en désaccord avec lui etc. On raconte l’histoire de cet individu très marginal. On raconte la fin de la grande force du mouvement ouvrier, c’était après les grandes grèves de 60, à travers un individu – mais on s’intéresse vraiment à lui. Ce qu’il fait, où il vit, comment il écrit… Voilà, on s’intéresse aux individus, je crois que c’est comme ça que je crois l’art doit faire.
Mais à travers les individus, vous touchez à l’universel…
L: Oui, mais non… Tu vois, je vais te dire… Le regard éthique, filmer les détails de la vie de quelqu’un, c’est plus important que de faire un manifeste cinématographique. Je parle de filmer … les détails. C’est ça qui nous intéresse. Ce qui fait qu’un être humain est un être humain, qu’il a son secret à lui qu’un autre n’a pas… Sa manière de marcher, de regarder… Ce à quoi ne fait pas attention le regard qui veut que tout ressemble à tout. La force, quoi. La force ne regarde pas l’individu, sa fragilité, ses détails. Et l’art regarde ça.
Votre discours politique c’est votre cinéma, vous dites. Vous parlez de douceur et de bienveillance. C’est vrai que dans la maison maternelle, dans les dialogues des soignantes, on sent une douceur et une bienveillance. Mais à la fois, une volonté de les pousser à faire les choses seules. Elles les poussent vers l’émancipation. Pour moi la bienveillance c’est politique. J’ai un tatouage qui dit « bienveillance radicale » ça veut dire pour moi qu’être doux, bienveillant, c’est pas de la faiblesse. Ne pas confondre bienveillance et faiblesse, gentillesse avec naïveté, c’est des choses que moi aussi, en tant que femme, j’ai dû déconstruire dans un monde très masculin, avec cette distance froide. La progression de ma réflexion politique, à travers le féminisme, et plein d’autres choses, aujourd’hui me font revendiquer cette bienveillance, que je sens aussi dans votre film, entre les femmes – c’est pas pour rien, je pense. Pour moi, c’est un endroit politique.
L : Hm. La maternité, la maison maternelle… Et puis c’est un service public, si on parle politique au sens démocratie, c’est un service public. Des services que certains veulent faire disparaître, ou en tout cas moins subventionner, plus privatiser. Ça ne va pas dans le bon sens, évidemment, pour l’aide qu’on peut apporter à ces « marginales ». Marginalisés, je veux dire…

Si la critique disparaît… l’art disparaît.
La bienveillance est une façon de résister aussi à un monde très dur. Pour les travailleurs et travailleuses de la culture, les journalistes indépendants, la précarité est omniprésente. Résister par l’écriture, par la critique, par la transmission du cinéma… c’est de plus en plus compliqué. En tout cas ce n’est quasiment plus possible d’en vivre à temps plein. Bref, pour votre prochain film, si vous avez envie de parler des critiques ciné… (rires)
JP : On verra, peut-être, un personnage…
Je plaisante, mais bon, c’est un état d’esprit que j’avais envie de partager avec vous. Mais on va se battre, hein, comme on peut, aussi avec l’UPCB…
Luc : Les œuvres quelles qu’elles soient, musicales, littéraires, théâtrales, ont besoin de la critique. En tout cas moi je dirais que bon, les choses – vous nous posez une question, pourquoi la maternité. Si on avait envie de vous dire « Faites votre métier, on en sait rien, à vous de nous le dire » vous comprenez ? Pour nous, c’est énigmatique, mais vraiment, on n’est pas dans la posture en vous disant ça. Mais vous, vous pouvez peut-être, en voyant nos films, découvrir des choses. Rendre moins énigmatique au spectateur, lui faire comprendre… C’est un rôle important ! Si la critique disparaît… l’art disparaît aussi.
JP : C’est des rôles de passeurs.
L : Élucider, vous élucidez…
C’est important pour nous de transmettre, et pour moi la critique vient d’un endroit de cinéphilie et d’amour pour le cinéma et les œuvres…
L : Bien sûr, ça aussi. Mais comme dit Jean-Pierre, vous passez, vous êtes passeuse… Et nous, bon, on ne lit pas toutes les critiques, mais certaines oui, parce qu’on se dit tiens, ça c’est des gens qui ont aimé, ils n’aiment pas aujourd’hui, tiens, qu’est-ce qu’ils disent ? S’ils sont sincères, ils nous aiment bien, si je puis dire, c’est intéressant…
Si c’est constructif, dans l’échange…
L : Oui, ça nous aide. Ou bien voilà, des gens qui disent des choses, comme tiens vous vous répétez, vous avez fait trois fois le même plan, j’invente, mais je veux dire, voilà… Tac tac…
Il me reste 2 minutes, donc je dois aussi poser une question que le journal voulait que je vous pose : celle de la troisième palme… C’est pas quelque qui vous travaille, si ?
JP : Non, c’est pas… Je comprends qu’on pose la question, que les médias s’y intéressent. Mais la réponse est non, évidemment. On n’est pas fous (rire) !
L : Un peu fous mais pas totalement. Quand on a beaucoup bu… On y pense (rire) !
Un dernier mot sur Émilie Dequenne, qui nous manque beaucoup ?
JP : Je pense que ce qu’on a dit de plus concis, tous les deux hier soir… c’est sans doute ça qui ressemble le plus à Émilie. Elle était avec nous hier (à la projection, NDLR) puisqu’il y a 26 ans, on était là avec elle. Comme a dit Luc, Émilie était quelqu’un qui était du côté de la vie. Elle nous aurait dit : « Je suis là aussi, parce que vous vous intéressez à ces cinq jeunes filles qui avaient mon âge ».

Jeunes Mères : La critique
Elles s’appellent Jessica, Julie, Ariane, Perla ou Naïma. Elles n’ont pas encore 18 ans. Leur point commun ? Elles vivent toutes dans la même maison maternelle, une structure qui accueille les jeunes mères en difficulté.Chacune d’elles a un parcours, une histoire, un passé. Et chacune apprend, entourée du personnel du lieu, à gérer à sa façon l’arrivée de la maternité. C’est une première dans leur cinéma : pour leur treizième long-métrage, les frères Dardenne signent un film choral. Mais toujours avec la même mise en scène épurée, le même sens de l’urgence dans le récit, et l’obsession pour les conflits de générations et la jeunesse marginalisée. Entre récits de maternité heureuse ou conflictuelle, d’entourage aimant ou négligent, cette démultiplication du point de vue déforce par moments le récit et la rigueur de la mise en scène. Les dialogues parfois bancals tendent à sur-expliquer, et manquent souvent de subtilité. Mais ce qu’ils perdent en rigueur, voire en noirceur, de leurs opus précédents, les Dardenne le gagnent en bienveillance et en douceur ; une résistance par la tendresse comme belle réponse à la rudesse du monde qui entoure ces jeunes mères marginalisées, incarnées par une génération d’actrices belges prometteuses. Mention spéciale pour la scène du bébé d’Ariane dans la voiture : ce petit sourire fendra n’importe quel cœur.
Drame de Luc et Jean-Pierre Dardenne. Avec Babette Verbeek, Elsa Houben, Janaina Halloy Fokan, Lucie Laruelle et Samia Hilmi. Durée : 1 h 44
Sortie Belgique : 04.06.2025 / Sortie France : 23.05.2025 / Sortie Grèce : 24 .07.2025
Visuels : Christine Plenus / Cinéart
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