Wanuri Kahiu : « J’espère que ‘Rafiki’ pourra être vu dans mon pays »

Paru dans : Metro, 26 septembre 2018

Cette année à Cannes, tout le monde voulait voir ‘Rafiki’ : premier film de l’histoire du Kenya à être sélectionné au prestigieux festival, le film était pourtant interdit dans son propre pays. Le ‘souci’ ? C’est une histoire d’amour entre deux filles, or là-bas l’homosexualité est encore considérée comme un crime… Metro avait rencontré sa réalisatrice, Wanuri Kahiu, pour en savoir plus sur ce film, qui sort chez nous aujourd’hui, et dont le titre veut dire ‘ami(e)’ en Swahili.

Wanuri Kahiu dans la lumière de Cannes [photo perso]

Comment est né ‘Rafiki’ ?

Juste avant ‘Rafiki’ j’ai réalisé un court-métrage de science-fiction, et avec mon producteur Steven Markowitz, nous avions envie de continuer à travailler ensemble. Il voulait faire un film inspiré de la littérature africaine, et je savais que je voulais raconter une histoire d’amour. J’ai donc commencé à lire beaucoup d’histoires d’amour de littérature africaine, et ‘Jambula Tree’ de Monica Arac de Nyeko est celle qui m’a le plus marquée. Elle parlait de la fin de l’adolescence, et d’un amour au sein d’une communauté. C’est aussi une histoire qui parle de l’importance de croire en ses rêves, et d’essayer de les réaliser, et c’est vraiment quelque chose dont j’avais envie de parler dans mon film.

 

Comment avez-vous fait pour le financer ?

Le Kenya n’a pas encore uneindustrie cinématographique assez solide, donc on a donc dû trouver l’argentailleurs. C’était aussi très important de conserver une intégrité artistique,donc on cherchait des collaborateurs qui soutiendraient notre vision. On a faitle tour du monde, et on a fini par trouver sept coproducteurs différents, mais çaa pris environ sept ans ! Ça a étéincroyablement difficile, on a essuyé énormément de refus !

 

Votre film fait un peu penser à ‘Roméo et Juliette’ : une histoire d’amour, où deux familles rivales s’affrontent, autour d’une élection. Cet aspect politique était dans le livre, ou c’est de vous ?

Non, l’aspect politique n’y était pas, mais je voulais créer un personnage qui doit choisir entre sa carrière et sa famille. Le personnage du père politicien permettait de suivre cette idée, pour qu’on sente combien il est encouragé et aimé par la communauté. Et il va devoir choisir ce qui compte le plus pour lui : soutenir sa fille, ou continuer l’élection.

Parlons du casting. Comment avez-vous choisi les actrices ?

J’ai rencontré Sam, qui joue Kena, lors d’une soirée. Elle ressemblait exactement au personnage que j’avais en tête. Elle n’avait jamais joué auparavant, on était donc pressés de voir à l’audition ce que ça allait donner, et elle s’est avérée incroyablement naturelle. Pour Sheila c’était différent, elle est actrice et elle avait déjà joué quelques petits rôles. Elle est pleine de vie, et elle avait l’allure de quelqu’un dont on tombe amoureux. C’est ce genre de personne qu’on voulait pour le rôle de Ziki.

Wanuri Kahiu  
(REUTERS/Stephane Mahe)

Quel est votre univers en tant que cinéphile ?

J’aime la science-fiction. Le travail d’Ava Duvernay a aussi beaucoup compté, ce qu’elle fait pour les femmes dans l’industrie est crucial. Spike Lee, j’ai vu tous ses films depuis ‘Do the right thing’ et j’ai adoré son nouveau, ‘BlacKkKlansman’. Il y a aussi cette réalisatrice française qui m’a beaucoup inspirée pendant la préparation de mon film : Mélanie Laurent. Elle a fait ‘Les Adoptés’ et ‘Respire’, deux très bonnes références pour ‘Rafiki’.

Ici à Cannes, tout le monde parle de votre film ! Quelle a été l’idée reçue que vous avez le plus souvent dû corriger ?

Je crois que l’idée reçue la plus commune autour du film se trouve au Kenya. Car personne n’a vu le film là-bas, hormis le comité de classification. Et quand ils disent que le film est immoral, ou qu’il promeut l’homosexualité, ils ne laissent personne participer à cette conversation, et ils créent une perception extrêmement négative, et fausse, autour du film. C’est un film léger, très sage, très doux, plein d’amour pour les gens, et pour le Kenya. Mais comme ce comité détient la décision finale, personne d’autre ne peut voir le film et se faire son avis. C’est désolant. C’est pour ça que je suis très excitée par l’accueil du film à Cannes, ça nous a donné du courage. J’espère que ça aidera le film à sortir là-bas dans le futur.

Votre film fait découvrir un peu le cinéma africain, qu’on connait mal…

Oui le cinéma africainbouge beaucoup, mais ces films ne sont pas dans les réseaux de distribution classiques,ce n’est donc pas facile d’y avoir accès. Même pour moi ! J’ai bien plusl’occasion de voir des films américains. Quand les artistes africains recevrontplus de soutien, on pourra voir plus d’œuvres circuler. Ce serait bien queça change, car on a tellement hâte de nous voir sur l’écran, d’y êtrereprésentés de plein de façons différentes, et nouvelles aussi, car ce qu’on avu jusqu’ici est marqué par la douleur et le désespoir. On est tellement plusque ça !

 

Rafiki

A Nairobi, capitale du Kenya, Kena rencontre Ziki. Entre les deux filles, l’amitié devient bientôt une romance… qu’elles sont obligées de vivre en secret. Car au Kenya l’homosexualité est encore illégale – un vestige de vieilles lois coloniales. Mais aussi parce que leurs familles sont rivales : le père de Kena et celui de Ziki se présentent tous deux aux élections locales… Tiraillées entre loyauté familiale et loi du cœur, les deux filles se heurtent aussi à l’homophobie de leur communauté. N’en déplaise au comité qui a interdit le film au Kenya à cause de son sujet, ‘Rafiki’ raconte une belle histoire, dans un style enjoué et très accessible, porté par des mélodies afro-pop et deux actrices pleines de vie. Et son succès au Festival de Cannes a fini par payer : vendredi dernier, un juge a temporairement soulevé l’interdiction, et ‘Rafiki’ a été projeté ce dimanche à Nairobi devant plus de 400 personnes ! Une belle victoire, car le fait d’être montré dans son pays d’origine rend aussi le film éligible aux Oscars. Après la dépénalisation récente de l’homosexualité en Inde, ‘Rafiki’ ouvrira peut-être la voie aussi au Kenya ?

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