Valeria Bruni-Tedeschi dans ‘La Pazza Gioia’ : « La folie, c’est l’être humain sans filtre »

Première publication : Metro Belgique – 10 août 2016.

Dans ‘La Pazza Gioia (Folles de joie)’, Valeria Bruni-Tedesch incarne Beatrice, l’une des deux héroïnes un peu barrées de ce film italien signé Paolo Virzì. Bourgeoise gentiment mytho, Beatrice s’échappe de l’institution où elle est enfermée avec Donatella (Micaela Ramazzotti), une patiente dépressive qui venait d’arriver… Le résultat est un road-movie effréné et désespérément joyeux. Andiamo !

Vous aviez déjà travaillé avec Paolo Virzì sur ‘Il Capitale Umano’ et il a écrit le personnage de ce nouveau film, Beatrice, en pensant à vous. Travailler dans un univers familier, est-ce plutôt rassurant ou plutôt stressant ?

VALERIA BRUNI-TEDESCHI : « Non, plutôt rassurant. Dans le bon sens du terme, car l’acteur ne doit pas être obligatoirement tout le temps rassuré, mais disons que pour moi c’est libératoire de connaitre déjà la personne avec qui je travaille. Après chaque film est nouveau, il y a beaucoup d’inconnues : le film en lui-même, les acteurs, votre personnage, ceux des autres… tout est inconnu ! Mais disons que la langue du réalisateur, vous la connaissez. Donc il y a des codes déjà instaurés dans la communication entre vous, et ça c’est très important. »

Micaela Ramazzotti a dit que le personnage de Donatella l’a beaucoup accompagnée pendant le tournage, et que comme c’est un personnage assez torturé, c’était difficile d’en sortir, et qu’elle a beaucoup pleuré… Pour vous avec le personnage de Beatrice c’était comment ?

« Oui, c’était aussi un personnage douloureux. Il fallait à la fois qu’elle soit légère et douloureuse. Donc j’ai essayé de trouver cet équilibre, ou ce déséquilibre, entre légèreté et douleur, pendant la journée de travail. Et c’est vrai qu’après, on était fatiguées, disons. C’est un film qui je pense est assez joyeux à voir, mais qui était fatigant à faire ! On transpirait, on pleurait, on se cognait, on courait… il y avait une sorte de sauvagerie dans les personnages, et il fallait y adhérer complètement. »

C’est vrai qu’il y a quelque chose de très gai, dans cette sauvagerie, au début. Dans la première moitié du film on est dans le rire, et puis plus on avance, plus on voit les blessures… Cet équilibre entre odieux et touchant, est-ce quelque chose qui se travaille ?

« Oui, je pense que ça se travaille. Le fait qu’elle ait besoin d’amour, par exemple, c’est ce qui la rend touchante. Mais c’est aussi ce qui fait qu’elle est dans cette violence, qu’elle frappe les gens. Elle n’a pas d’hypocrisie en elle, elle dit les choses sans inhibition, donc parfois aussi des choses aussi blessantes. J’ai par exemple travaillé sur le fait de voir ce qui se passait en moi si je n’avais pas d’hypocrisie (rire). Ou alors moi sans surmoi, disons, de façon plus ample. Donc je dirais que oui, c’est un travail d’acteur. »

D’acteur, mais d’humain aussi : si moi aussi dans la vie, je me comportais sans aucune hypocrisie…

« Voilà, vous auriez l’air folle. La folie est une distorsion de l’être humain, mais c’est profondément l’être humain. C’est simplement l’être humain… sans filtre. »

Au final, être simplement sans filtre semble presque plus « rationnel » que cette hypocrisie qu’on plaque par-dessus les rapports humains… 

« Oui, mais sans hypocrisie, la société ne peut pas exister. Je pense que c’est à partir du moment où on ne peut pas fonctionner en société qu’on nous traite de fou. »

Donc il faut être hypocrite pour vivre en société… ?

« Oui, enfin, l’hypocrisie est une des bases de la société. Après, on peut appeler ça aussi le respect de l’autre, si on veut être plus positif (rires) ! »

Ça dépend comment on voit les choses, oui. On peut rapprocher aussi la folie à l’enfance, une période où on est aussi sans filtre. Beatrice est un peu comme une enfant…

« La folie fait penser à l’enfance aussi, c’est vrai. Elle est reliée très directement au chagrin d’enfance, et je pense que ces deux femmes-là se rencontrent aussi parce qu’intuitivement elles sentent qu’elles ont, malgré les différences de leurs expériences de vie, une chose en commun, qui est je crois, un chagrin d’enfance : le fait de ne pas avoir été assez aimées par leur mère. Je crois que, même si elles ne le savent pas, elles se reconnaissent dans ce chagrin-là. Je pense que le personnage de Donatella est quelqu’un de très déçu, et qu’à côté, le mien, Beatrice, est encore émerveillé du monde, un peu comme un enfant. Cet émerveillement sur la vie est assez salutaire pour Donatella, c’est ce qui la sauve un peu, et qui, d’une certaine façon, la tire de sa douleur. Alors qu’au début Donatella est incapable d’émerveillement, ses sourires arrivent avec une extrême difficulté. Mais après, quand ils arrivent, c’est merveilleux. Les deux personnages sont très blessés, douloureux, mais le mien essaye de ne pas disparaître en s’accrochant à la possibilité de la joie. »

Beatrice et Donatella sont ‘folles’ aux yeux du monde, mais pas aux yeux du film, qui leur ‘donne raison’ quelque part. Et finalement, ce sont les autres autour d’elles qui semblent fous, trop raisonnables, trop ‘sérieux’…

« C’est vrai que le film regarde les êtres humains sans aucune supériorité. Le réalisateur ne se sent pas moins ‘malade’ que les gens dont il parle, et les gens hors de l’hôpital ne sont pas moins ‘malades’ que les gens à l’intérieur. Donc il y a un regard assez profond et assez lucide, je dirais, sur cette humanité, qui est, dans son ensemble, folle (rires). Après il y en a simplement certains qui ont une étiquette, parce que justement, ils n’arrivent pas à fonctionner, du coup ils sont nommés fous. Mais la frontière est très mince, entre les uns et les autres, et le film parle aussi de ça. »

Paolo Virzì a dit que pour lui, les films sont une thérapie pour supporter mieux les choses, alors lors de la sortie de votre film ‘Un château en Italie’, vous aviez déclaré au contraire que les films ne sont pas une thérapie, du moins pas pour ceux qui les font…

« Non, oui, pour moi c’est juste mon travail. Alors oui, le travail est une façon de mieux vivre, dans le sens où je vis mieux quand je travaille que quand je ne travaille pas. Mais ce n’est pas une thérapie. Disons une survie, plutôt. C’est peut-être un grand mot, mais c’est une façon de survivre aux angoisses. Mais enfin bon, ce n’est pas parce qu’on fait un film qu’après il y a quelque chose qui est réglé. Après, en tant que spectateur, il y a en effet des films qui me font vraiment un effet de médicament. »

Comme quoi par exemple ?

« Dernièrement j’ai vu un très beau film roumain qui s’appelle ‘Illégitime’. Je trouve qu’il apporte de l’oxygène dans un thème qui est assez coincé, assez tabou qui est l’inceste. C’est un film qui ouvre quelque chose en nous. »

Pour finir, votre dernier coup de folie ?

« Malheureusement, je dois dire la vérité : je n’en ai pas beaucoup dans ma vie. Le surmoi est très actif. C’est bien triste, parce que la vie passe, mais c’est comme ça ! »

 

LA PAZZA GIOIA (FOLLES DE JOIE) 

L’une est blonde, bourgeoise, bavarde, et légèrement mythomane. L’autre est brune, tatouée, mutique, et un peu traumatisée. Beatrice et Donatella ne seraient probablement jamais devenues amies dans ‘la vraie vie’. Mais quand la première décide de s’échapper de l’institution où elles sont enfermées, la seconde décide de la suivre. C’est ainsi que deux femmes que tout oppose vont se lier d’amitié, dans un road-trip improbable sur les routes d’Italie. A mi-chemin entre ‘Thelma et Louise’ et ‘Une Vie Volée’ (mais si, ce film des nineties avec Winona Ryder et Angelina Jolie), le nouveau film de Paolo Virzì (‘Il Capitale Umano’) démarre comme une comédie ; mais au fur et à mesure que les personnages se dévoilent, et que les blessures apparaissent, ‘La Pazza Gioia’ devient un drame poignant teinté de mélancolie, qui brouille les pistes entre normalité et folie. Mais pas question de déprimer pour autant, car les dialogues effrénés, les situations cocasses, l’humour et surtout l’amour que le réalisateur porte à ses personnages font de ‘La Pazza Gioia’ un film résolument joyeux, gorgé d’une énergie solaire qui réchauffe le cœur.

De Paolo Virzì. Avec Micaela Ramazzotti, Valeria Bruni-Tedeschi… Durée : 1h58. Sortie Belgique : 10 août 2016

 

 

Crédit photo : Imagine Film Distribution / @Paolo Cirielli

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