‘Nocturama’ de Bertrand Bonello : « La société actuelle peut donner envie et de terrorisme et de capitalisme »

Première publication : L’Avenir – 5 septembre 2016 (interview) / Metro Belgique – 7 septembre 2016 (critique).

Après ‘Saint Laurent’, Bertrand Bonello est de retour avec ‘Nocturama’, un thriller contemporain audacieux sur fond d’attaques terroristes. Ils sont jeunes, Noirs, Blancs, riches, pauvres. Ils passent la nuit cachés dans un grand magasin après avoir fait exploser certains endroits de Paris. Le film, entre réalité et fiction, n’éclaire pas tout à fait leurs intentions. Mais au fond, ne les devine-t-on pas ?

 

Bertrand Bonello, cette absence de revendications, certains l’ont perçue comme un ‘vide idéologique’. Mais c’est justement ce qui rend le film universel…

BERTRAND BONELLO : Je pense que ça n’aurait rien amené, hormis des problèmes. Au fond, les gens veulent pouvoir se positionner, que tout soit expliqué noir sur blanc. Or je n’avais pas envie de penser le film comme ça, de dire : ‘c’est à cause du chômage’, de ceci ou cela. Ce n’est pas un film social. Je le voyais comme quelque chose de plus large. Ne pas pointer un truc plutôt qu’un autre, travailler le climat général plutôt que de se concentrer sur des raisons spécifiques, c’était un postulat de départ auquel je tenais beaucoup.

 

Au début ils s’attaquent à une banque, on les pense anticapitalistes. Puis ils se font rattraper par cet univers de consommation… 

Oui. Ce n’est pas un film d’actualité, ce n’est pas un film sur Daesh, mais je pense que c’est un film contemporain, parce que la société actuelle peut produire à la fois une envie de terrorisme et une envie de capitalisme. C’est là où c’est un peu le bordel dans la tête des gens. Le film raconte aussi cette ambiguïté qu’on vit. En ’72, les lignes idéologiques du monde étaient claires. Aujourd’hui, elles ne le sont plus. Comment alors pourraient-elles l’être pour des gamins de 20 ans ?

 

Contrairement à leurs parents qui savaient contre quoi ils se battaient, ces jeunes ne savent plus trop…

C’est le sujet de mon film ‘Le Pornographe’ : l’histoire d’un père 68ard, et de son fils qui lui dit : Quand vous descendiez dans la rue c’était pour le collectif. Nous, c’est pour nos propres droits.’ Aujourd’hui, c’est devenu beaucoup plus compliqué de penser à l’autre, quand pour soi c’est déjà fragile.

 

Vous avez discuté avec les comédiens des intentions du film ?

Oui, et franchement, ils ont tous compris. Ils m’ont même dit ‘On ne le ferait pas, mais on comprend.’ Ils ont un rapport très simple au film, y compris après l’avoir vu, y compris après les attentats de novembre où forcément, je les ai tous appelés… Avec tous ces mots qui traînent, ‘attentat’, ‘terroriste’, je comprends que le film puisse faire peur. Mais même s’il y a beaucoup de réalisme, on est quand même dans la métaphore. Ça reste du cinéma.

 

Oui, le fond est réaliste mais il y a sur la forme un vrai travail de fiction.

J’espère. J’ai une grande foi en la fiction, je trouve que ça aide à vivre… ça m’a appris énormément de choses.

 

Vous définiriez-vous comme quelqu’un de politiquement engagé ?

Être politiquement engagé aujourd’hui, c’est attaché à une certaine idée du collectif : manifester… Mais le politique c’est aussi savoir regarder, savoir vivre… Donc je dirais oui, mais pas de la manière dont on l’entend.

 

NOCTURAMA 

De Bertrand Bonello, avec Finnegan Oldfield, Manal Issa, Vincent Rottiers… Durée : 2h10. sortie Belgique : 7 septembre 2016

Ils sont jeunes, Noirs ou Blancs, riches ou pauvres. Ils viennent de milieux différents, et ils ont des ambitions et des rêves différents. Mais ils ont une chose en commun : une rage sourde qui donne envie de tout faire péter. Alors ce soir, c’est ce qu’ils ont fait. Après avoir fait exploser des endroits stratégiques de Paris, David, Yacine, Sabrina et les autres passent la nuit enfermés dans un grand magasin. Coupés du monde, ils attendent un dénouement que le spectateur attend avec eux. Après ‘Saint Laurent’ et ‘L’Apollonide’, le cinéma de Bertrand Bonello continue à questionner la réalité du monde contemporain avec les outils aiguisés de la fiction. Ambivalent comme un disque à deux faces, ‘Nocturama’ évolue entre ultra-réalisme et hyper-esthétisme, entre longs silences et éclats musicaux, entre le jour et la nuit, le dehors et le dedans. Le cinéaste choisit de ne pas donner de raison précise aux actes de ses animaux nocturnes, et c’est justement ce qui rend le film universel : des raisons, le monde actuel n’en manque pas. Passer par le geste fort plutôt que par la revendication politique, telle semble être la seule issue d’une génération en perte de repères. Tant sur le fond que sur la forme, ‘Nocturama’ est un film âpre et actuel, qui nécessite un temps de digestion et de réflexion pour se révéler dans toute sa puissance.

 

 

crédit photo : Cinéart

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