Gianfranco Rosi : « Parfois je me dis que ‘Fuocoammare’ est mon dernier film »

Première publication : Metro Belgique – 21 septembre 2016.

Vivre et mourir à Lampedusa. ‘Fuocoammare’, le documentaire de Gianfranco Rosi sur cette petite île italienne divisée entre le quotidien tranquille des habitants et le drame des migrants, a bouleversé la dernière Berlinale, qui l’a couronnée du premier prix. Une récompense hautement méritée pour ce film poignant, qui aborde de front une réalité encore tristement d’actualité. Combien de morts encore, et combien de prix en festivals, pour faire bouger les choses ?

Que connaissiez-vous de Lampedusa avant de faire ce film ?

En Italie cela fait 20 ans que Lampedusa fait les gros titres avec la question des migrants. Du coup c’est assez paradoxal pour moi que l’Europe semble ‘découvrir’ le problème ces derniers mois, maintenant tout le monde en parle. Et ils affrontent le problème de la pire manière : en construisant des murs, des barrières… Mais je ne suis pas politicien, je suis réalisateur, donc je préfère parler de cinéma ! (rires). Ma première rencontre avec Lampedusa a eu lieu six mois après un nouveau naufrage qui avait fait 58 morts : on m’a demandé de me rendre sur l’île, pour montrer ce qu’il s’y passait. Ces dernières années, la façon dont les gens arrivent à Lampedusa a changé, c’est beaucoup plus institutionnalisé. Avant les bateaux arrivaient directement sur les plages de l’île… Aujourd’hui la frontière a été déplacée à la mer : ils sont arrêtés et récupérés en plein milieu de la mer. Du coup il n’y a plus de contact entre les migrants et les habitants, excepté le docteur qu’on voit. C’est ce que j’ai voulu montrer dans ‘Fuocoammare’ : ce paradoxe que, sur une si petite île il n’y ait pas de contact entre ces deux mondes. La séparation est présente dès le début. Je voulais aussi donner une forte identité à l’île. A travers ses habitants., je voulais montrer aussi la vie quotidienne.

Ce film a-t-il changé votre rapport à la mer méditerranéenne ?

La mer est un tombeau. Cette crise des migrants, c’est la plus grande tragédie européenne depuis l’Holocauste. Je ne veux pas comparer l’Holocauste à l’actualité, mais 50 000 personnes sont mortes, et nous n’avons rien fait. Un Nigérian nous a raconté l’histoire de son voyage : sur 90 personnes, seules 30 ont rejoint l’Italie… Comment pouvons-nous accepter qu’une chose pareille arrive tous les jours ? Je voudrais éveiller les consciences avec ce film,  c’est pour ça que je montre des choses difficiles. Ça crée la polémique, mais pouvais-je prétendre que ce n’était pas là ? Je pense que la responsabilité n’est pas dans les mains de celui qui filme, mais dans celles des gens qui ont laissé une telle chose arriver. J’aurais pu faire un film rien que sur ça, j’avais des heures et des heures d’images de mort. Mais j’ai choisi de n’en garder qu’une seule.

Pourquoi celle-là ?

Parce qu’elle est venue à moi. Je filmais un sauvetage, comme j’en avais filmé des dizaines auparavant, avec le bateau militaire. La routine, quoi. Mais ce jour-là, c’est le drame : je suis en train de filmer quand soudain la mort arrive sur le bateau, devant ma caméra. Le capitaine m’a dit : ‘C’est ton devoir de filmer ça. Tu dois montrer au monde ce qui se passe.’ Alors j’ai été. Parce que sinon on continue de se voiler la face. Et cette fois, on ne peut plus dire qu’on ne savait pas.

C’était un film difficile à faire, émotionnellement parlant ?

Parfois je dis que c’est mon dernier film. Cette scène de mort a touché quelque chose de profond en moi, et je ne sais pas si je pourrai être un jour en paix avec ça. Après l’avoir tournée je me souviens je me suis dit que je ne pourrais plus rien filmer.

Le film souligne aussi le contraste entre la beauté de l’endroit et l’horreur de la situation…

Je n’y ai pas pensé comme ça, mais pour moi c’est important quand je filme de capturer les choses d’une façon cinématographique. A travers l’image et le son, le cadrage… Parfois les gens pensent que le documentaire est plus réaliste si la caméra bouge, mais pour moi c’est l’inverse, ça doit être très rigoureux.

On voit dans le film la compassion des habitants pour les réfugiés. Est-ce le cas en général sur l’île, ou y a-t-il eu aussi des comportements négatifs ?

Vous savez qui les gens de Lampedusa détestent le plus ? Les journalistes (rires). Parce que les médias associent toujours Lampedusa au drame des migrants, et parfois en été il y a ces unes de journaux : ‘N’achetez pas les poissons de Lampedusa, ils ont mangé des cadavres’ ou ‘Les terroristes arrivent en bateau à Lampedusa’… Alors que ça fait 20 ans qu’ils accueillent ces gens à bras ouverts. Quand j’ai demandé au médecin du film pourquoi ils font ça, sa réponse était très belle : ‘Parce que nous sommes un peuple de pêcheurs, et les pêcheurs acceptent tout ce qui vient de la mer.

 

 

FUOCOAMMARE

De Gianfranco Rosi. Durée : 1h48. Sortie Belgique : 21 septembre 2016

En 2013, ‘Sacro Gra’ était le premier documentaire à remporter le Lion d’Or à la Mostra de Venise. Trois ans plus tard, Gianfranco Rosi fait un doublé impressionnant avec son film suivant, ‘Fuocoammare’, qui est devenu le premier documentaire à remporter l’Ours d’Or au festival de Berlin. Le cinéaste italien contribue ainsi à mettre en avant ce genre souvent snobé, à tort, tant par les festivals que par le public. A la fois divertissant, émouvant et en prise avec l’actualité, le documentaire est pourtant un genre essentiel pour mieux voir le monde. Dans ‘Fuocoammare’, Rosi pose sa caméra sur l’île italienne de Lampedusa, et nous montre ce qu’il y voit. Un petit garçon qui joue, une vieille dame qui fait le café, des migrants noyés en mer, un médecin au travail. ‘Fuocoammare’, c’est le feu sur la mer, la vie et la mort, l’espoir et l’horreur. Deux faces d’une même pièce. On rit, on pleure. Devant l’objectif de la caméra, qui observe en silence, la vie se fait et se défait sous nos yeux. Un film nécessaire, à la fois simple et complexe, qui montre avec la puissance de ses images, ce que les mots ne peuvent pas dire.

 

 

crédit photo : Cinéart

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