‘120 BPM’, les années Act Up vues par Robin Campillo [interview]

120 BPM©Céline Nieszawer_Photo1

Première parution : Metro Belgique – 22 août 2017

CANNES – Avant d’être cinéaste, dans les années 90 Robin Campillo (‘Eastern Boys’) étant militant à Act Up-Paris, une association issue de la communauté homosexuelle engagée dans la lutte contre le SIDA. Les souvenirs de cette période fébrile, entre réunions, actions de désobéissance civile, disputes, joies et histoires d’amour, sont distillés avec finesse et rythmes électro dans ‘120 Battements par minute’. On avait rencontré le réalisateur au lendemain de la projection cannoise, quelques jours avant qu’il ne gagne le Grand Prix.

 

Comment en êtes-vous venu à faire ce film, et pourquoi aujourd’hui ? Pour ramener sur le devant de la scène ce sujet un peu oublié ?

Robin Campillo : « J’aimerais vous dire que oui, mais ce n’est pas entièrement vrai. C’était quelque chose de personnel : le SIDA et le cinéma ont été des grandes affaires dans ma vie, et ça fait longtemps que j’avais envie de faire un film là-dessus. En 1983 je rentre à l’IDHEC (école de cinéma, NDLR), et quand j’en ressors, l’épidémie a commencé, elle est dans ma tête, elle m’empêche de vivre à cause de la peur. Je n’arrive plus à me projeter dans le cinéma. Je rentre à Act Up en 1992 pour affronter ma peur, et je tombe sur un groupe très positif. Pas parce que  ça allait bien, mais parce que les gens qui avaient subi l’épidémie se mettaient ensemble, libéraient la parole. L’idée de faire un film est déjà là, mais il se passe dix, quinze ans, que je laisse traîner. Laurent Cantet (Palme d’Or pour ‘Entre les Murs’, co-écrit avec Campillo, NDLR) me ramène dans le cinéma (il réalise ‘Les Revenants’ et ‘Eastern Boys’, NDLR). Et après ‘Eastern Boys’, je me dis que j’ai peut-être désormais une puissance suffisante dans la mise en scène pour affronter la mise en scène de ces choses-là. Et je me dis, s’il faut faire un film, c’est sur Act’Up. »

Vous parlez de mise en scène, et c’est vrai qu’un film collectif n’est pas facile à filmer. Comment vous y êtes-vous pris ?

« C’était un gros travail. Comme c’est effectivement un portrait de groupe, c’était important que chacun des visages soit reconnaissable. J’avais rempli un mur avec des vignettes avec les visages des acteurs, et je me disais : ‘Untel doit apparaître là parce que ça fait un moment qu’on ne l’a pas vu’… C’est quand même technique. Après on peut jouer : par exemple, la personne qui vous accueille à Act’Up au début, on ne la voit pas tellement pendant le film, et elle réapparaît à la fin pour annoncer le communiqué de presse : celui qui vous a accueilli, c’est celui qui ferme le film. C’est une idée simple, qui ne se voit pas forcément, mais je parie toujours un peu sur l’inconscient du spectateur. »

Il y a beaucoup de discussions, de réunions, parfois difficiles à suivre…

« Quand je pousse la porte d’Act Up, j’arrive dans un lieu d’une drôlerie incroyable. L’autodérision, les blagues sur la maladie… c’est comme ouvrir une porte sur univers parallèle, dont je ne comprends pas tout. Dans le film, on rentre avec le personnage de Nathan, mais on est par-dessus son épaule, on voit un peu, pas vraiment.. Au cinéma, on pense souvent qu’il faut prendre le spectateur par la main, lui expliquer tout. Moi je pense qu’il faut jeter les gens dans l’eau et voir comment ils apprennent à nager. J’accepte que les gens ne comprennent pas tout dans le film, parce que quand je suis arrivé là-bas, que les gens me parlaient de T4, de DDI, eh bien je ne comprenais pas tout non plus ! Le fait qu’on ne saisisse pas tout, c’est pour moi ce qui fait de la vie. »

Act Up a publié un communiqué de soutien sur Twitter le jour de la projection à Cannes. On imagine que c’était important de les impliquer dans la création du film ?

« Oui, on est allés les voir, c’était impossible de ne pas y aller. C’était important aussi de ne pas être paternaliste, de ne pas jouer le vieux combattant de la grande époque. Je voulais juste leur expliquer que je faisais un film personnel sur Act Up, qu’ils existaient aussi, qu’ils avaient le droit de critiquer… On leur a fait lire le scénario, ils ont beaucoup aimé. Et puis en plus comme je suis une personne de cette période, ils ont quand même un peu de respect pour ça, il y a une légitimité, comme pour mon coscénariste, qui a aussi été président de l’association. Donc c’est vrai qu’on les a impliqués, on les a remerciés. Les gens que j’ai connus à l’époque, les anciens, les gens qui ont survécu, ces gens-là, ça me ferait mal qu’ils soient blessés par le film. Mais sincèrement je ne pense pas que ça puisse arriver. »

Les actions parfois virulentes d’Act Up (jets de faux sang…) leur ont valu des critiques féroces. Mais la contestation pacifique est-elle vraiment toujours possible ? Que répondiez-vous face à ces critiques ? (On retrouve ce débat aujourd’hui dans l’actualité, sur les violences des antifascistes contre celle des suprématistes blancs de Charlottesville, NDLR)

« En fait avant Act Up il y avait le réseau AIDES, qui étaient les « gentils gays », et nous, on allait être les ‘méchants pédés’. Ça, c’est sûr que c’était un peu le projet. Il y avait une violence symbolique effectivement, jeter du faux sang, etc. Mais je me souviens d’une personne de l’AFLS (Agence Française de Lutte contre le Sida, NDLR) qui s’en était pris à un militant d’Act’Up, en lui disant que c’était inacceptable, que c’était un criminel… J’ai trouvé ça beaucoup plus violent que jeter du faux sang, ou menotter quelqu’un. Je trouvais ça très dur. Mais je voulais aussi montrer qu’il y avait des désaccords entre nous, que certains disaient qu’on allait trop loin. C’est normal, ce n’est pas honteux. Ne pas être homogènes, c’était un bénéfice pour le groupe. »

 

 

En quelques mots… 

France, début des années 90. Depuis dix ans, le virus du SIDA tue dans l’indifférence générale. Entre mésinformation, mensonges et homophobie – sans parler du scandale de l’affaire du sang contaminé -, la société française et le gouvernement ne mesurent pas la gravité de la situation. Alors entre en scène Act Up-Paris. A travers ses actions de désobéissance civile, parfois virulentes et critiquées, ce petit groupe soudé issu de la communauté LGBT secoue l’opinion publique. Robin Campillo, qui en était membre avant de devenir réalisateur, raconte ces années-là dans ‘120 Battements par minute’, qui a bouleversé le Festival de Cannes, où il a décroché le Grand Prix. Avec une mise en scène fluide et travaillée (pas facile de filmer des réunions), il raconte la tristesse et la colère, mais aussi la joie furieuse de ce groupe militant. Rythmé par la musique électronique de l’époque et porté par un casting épatant (Adèle Haenel, Nahuel Perez Biscayart), le film va du collectif à l’intime, à travers l’histoire d’amour qui naîtra entre Sean, militant séropositif, et Nathan, nouveau membre timide. Un film à la fois personnel et universel, émouvant et politique. Un souffle de vie cinématographique, un grand cri, contre la haine, l’ignorance et les idées mortifères.

 

 

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