Jessica Chastain : « Molly’s Game est un film qui questionne le patriarcat »

Première parution : Metro Belgique – 3 janvier 2018

IMG_20180102_171717_821Amsterdam – S’il y a une actrice américaine avec qui on peut avoir des discussions engagées et sans langue de bois, c’est bien Jessica Chastain. La rousse la plus féministe d’Hollywood combat le sexisme à sa façon, sur les réseaux sociaux mais surtout à travers ses choix de films. Pas étonnant qu’Aaron Sorkin lui ait confié le premier rôle dans le passionnant ‘Molly’s Game (Le grand jeu)’ : l’histoire incroyable mais vraie de Molly Bloom, l’ex-skieuse olympique qui jouait au poker avec les stars avant de se frotter à la mafia russe au FBI…

 

 

Molly’s Game, c’est l’histoire d’une femme qui tente de s’imposer dans le monde très masculin du poker…

C’est un film qui questionne le patriarcat, c’est clair. Molly essaye constamment de suivre les règles dictées par les hommes autour d’elle.  Et je ne pense pas qu’on voit beaucoup de films qui s’attaquent à ce sujet. Mais Aaron Sorkin est un cinéaste politique, et il écrit toujours sur la société, et sur ce qu’il y voit. Donc le timing est parfait, mais il aurait été tout aussi parfait il y a 50 ans (sourire). C’est quelque chose qui dure depuis très longtemps, qu’on voit dans partout, du cinéma au gouvernement.

Le plus impressionnant c’est de voir à quel point Molly reste fidèle à ses principes, même quand ils pourraient lui causer du tort. C’est quelque chose qui vous arrive aussi, dans le contexte d’Hollywood ?

Je dois dire que je me sens vraiment en contrôle de ma carrière, à ce stade-ci. Je n’ai pas le sentiment de devoir consentir à qui ou quoi que ce soit. J’ai créé ma propre société de production, et si quelqu’un ne veut pas travailler avec moi à cause de mes positions sur l’égalité salariale ou autre, eh bien… OK. Mais il y a aussi une peur qui vient avec ça. J’étais surprise, par exemple, de découvrir ma nomination aux Golden Globes hier (interview en décembre, NDLR).

Vous aviez peur que vos positions sur le féminisme et l’affaire Weinstein affectent votre carrière ?

Oui, bien sûr. J’en ai beaucoup parlé sur les réseaux sociaux, donc je me suis demandé si j’avais peut-être nui à ma carrière en faisant ça. Tellement de grandes actrices ont disparu quand elles ont commencé à en parler publiquement, donc j’imagine que j’ai aussi eu peur que ça m’arrive. Mais vous savez quoi ? La vie est trop courte. On ne peut plus vivre comme ça.

Vous pensez que l’affaire Weinstein a définitivement changé les choses ? 

J’espère, mais on verra si ça dure. Beaucoup de choses changent en surface, mais le problème est bien plus profond. Ce n’est pas que Hollywood, c’est partout ! Je ne connais pas le système politique chez vous, mais aux Etats-Unis, c’est horrible pour les femmes. C’est genre 20 hommes qui décident pour la contraception et la santé des femmes, sans une seule femme dans la pièce ! Ça ne me donne pas l’impression que les choses changent…

En Europe aussi les femmes ont des combats similaires, le plafond de verre, la contraception… Et les répercussions de l’affaire Weinstein ont affecté aussi l’Europe, au-delà de Hollywood, des gens ont été mis à pied, en Belgique, en France…

Tant mieux !

Les femmes semblent avoir de plus en plus conscience de l’image qu’elles renvoient…. Vous par exemple, vous êtes consciente du genre de femme que vous voulez incarner dans vos rôles. J’ai le sentiment qu’il y a de plus en plus d’actrices qui prennent conscience de ça.

C’est quand j’ai tourné Zero Dark Thirty que je me suis dit, OK, quel message j’ai envie de faire passer ? Pendant la tournée promo de ce film, durant les questions-réponses, j’ai reçu énormément de feedback négatif, y compris de femmes : pourquoi n’a-t-elle pas de petit copain ? Pourquoi une femme forte comme elle doit être seule dans la vie, et incomplète ? Ces questions, on ne les pose jamais à un acteur. Ça m’a vraiment perturbée, et j’ai réalisé que Hollywood renvoie un stéréotype de personnage féminin, qui est défini par les hommes dans sa vie. Leur mari, leur copain, ou leur besoin d’amour : combien de films voit-on où le but principal de la fille est de trouver l’amour ? Bien sûr, il faut aussi des films comme ça, parce que beaucoup de femmes dans la vie sont comme ça. Mais les femmes que je vois dans ma vie sont aussi définies par leurs actes et leurs paroles, et leur carrière, leurs opinions… Je connais énormément de femmes parfaitement épanouies, et célibataires. Et elles vont très bien (rires) ! Je ne dis pas que je ne veux incarner uniquement des femmes seules, bien sûr. Mais je veux montrer la réalité de ce que je vois dans mon monde. Et Molly, comme Maya dans Zero Dark Thirty, sont basées sur des vraies personnes. Ce n’est pas comme si on inventait !

Dans ce film non plus votre héroïne n’a pas d’intérêt amoureux. 

Oui, et lors d’une séance de questions-réponses une femme dans le public m’a demandé pourquoi Molly n’a pas de petit copain ! Et Aaron a répondu de façon très élégante, en disant que personne ne lui avait posé cette question pour le personnage de Brad Pitt dans ‘Moneyball (Le Stratège)’. Il a l’habitude d’écrire des personnages masculins, donc avec ce film il a réalisé qu’il y avait deux poids deux mesures.

C’est ça dont le monde a besoin, selon vous ? Que les hommes se lèvent et disent des choses comme ça ? Si un homme le dit plutôt qu’une femme, ça change la façon dont c’est perçu ?

Ecoutez, on fait tous partie de la société. Donc peu importe votre genre, votre couleur de peau, votre religion ou votre orientation sexuelle : si vous voyez quelque chose qui ne va pas, oui, s’il vous plaît, dites quelque chose. Quand je vois la brutalité policière aux Etats-Unis contre les Afro-Américains, je n’ai pas besoin d’être Afro-Américaine pour dire quelque chose. Donc oui, je pense que faire partie de la société veut dire participer, tous ensemble, à créer un environnement sain pour tous et toutes. J’ajouterais que, tristement, ces derniers mois j’ai le sentiment que les hommes ont eu mauvaise presse. Parce que les hommes qui abusent de leur pouvoir sont une minorité, au final. Et cette minorité a eu une portée énorme. Quand on regarde Weinstein, Kevin Spacey… C’est une poignée d’hommes, mais en face, combien de victimes ? Pour Weinstein on est à plus de 80 témoignages ! Dans ma carrière, la majorité des hommes avec qui j’ai travaillé sont des collaborateurs, mentors ou partenaires de confiance. Il est urgent de reconnaître que ce n’est pas une question d’hommes contre les femmes, c’est une question de personnes qui abusent de leur pouvoir. Je pense que c’est important de se le rappeler.

Comment avez-vous préparé ce personnage de ‘princesse du poker’ ?

J’ai commencé par rencontrer Molly, j’ai passé pas mal de temps avec elle. Ça aide beaucoup quand vous jouez quelqu’un qui existe en vrai. J’ai pu lui demander tout ce que je voulais, elle répondait à tout ! Son enfance, sa famille, le ski, le poker… Mais au fond l’intérêt c’était surtout de pouvoir l’étudier : voir comment elle s’assied, comment elle s’habille, se maquille. Sa voix, ses mains. S’adresse-t-elle aux hommes et aux femmes de la même façon ? Tous ces petits indices sur elle, que je pouvais utiliser pour créer le personnage. Mais je ne voulais pas juste l’imiter, je voulais livrer ma propre version de Molly, donc j’ai aussi contacté les joueurs de ses parties de poker, pour savoir comment était l’ambiance lors de ses parties, comment elle se comportait, de quoi elle leur parlait, s’il y avait des drogues… La recherche, l’investigation autour d’un personnage, c’est ce que j’aime le plus dans ce travail. Je pense que j’aurais fait une bonne journaliste. Ou prof (rires) !

C’est effectivement ce qu’on fait nous aussi, quand on prépare une interview, comme ici : on fait des recherches sur vous…

Oui, exactement ! Vous venez me voir pour écrire un article sur moi, tout comme j’ai été voir Molly parce que je tournais un film sur elle. Peut-être que vous regardez aussi ce que je porte, ce que je bois, la façon dont je m’exprime… Vous aussi, vous cherchez les petits indices (rires).

Avez-vous pensé à passer derrière la caméra, comme d’autres actrices récemment ? (Greta Gerwig, Kirsten Dunst)

Oui, j’ai failli tourner un film récemment en fait, mais je n’aimais pas la façon dont ça se mettait en place. Donc j’ai décidé de ne pas en faire mon premier film. Mais si un jour je tombe sur quelque chose qui m’intéresse, je n’hésiterai pas.

Et écrire le scénario aussi ?

Pas sûre. Quand vous tournez un scénario écrit par Aaron Sorkin, c’est dur de se dire : « Oh okay je pourrais faire ça » (rires) ! Parce que je suis incapable d’écrire comme Aaron. Donc on verra par rapport à ça. Je me sens peut-être plus à l’aise à l’idée de diriger une scène, avec des acteurs, j’aime l’idée de collaboration. L’écriture, c’est plutôt solitaire. Donc ça me stresse un peu plus.

Une des conséquences de son histoire est que Molly ne peut plus voter…

Oui, elle n’a plus le droit de vote, elle ne pourra plus jamais voter aux Etats-Unis. C’est quelque chose de fréquent chez nous, qui n’arrive beaucoup moins ici, et ça a un grand impact sur les résultats électoraux. C’est quasiment une stratégie. Parce que dans les quartiers à faible revenu, il y a beaucoup de criminalité, fatalement, parce qu’il n’y a pas autant de travail, d’éducation, et de services que dans les quartiers riches. Donc aux Etats-Unis, nos prisons sont pleines d’Afro-Américains. C’est un système terrible, je vous conseille le documentaire d’Ava DuVernay sur le sujet, il est incroyable. Et quand vous êtes un criminel vous n’avez plus jamais le droit de voter. Donc le système continue !

A quand remonte l’envie de jouer des personnages comme Maya ou Molly Bloom ?

Probablement à la sortie de Zero Dark Thirty. Bon bien sûr, quand Kathryn Bigelow m’a proposé le rôle, j’en avais très envie. Mais ce n’est pas quelque chose que je cherch… non en fait je retire, je pense que c’est depuis le début. Parce que j’ai fait Tree of Life et Take Shelter qui sont allés au festival de Cannes la même année, et j’y jouais des dans les deux une femme très loyale, dévouée, aimante… du coup après je ne recevais que des propositions dans ce sens-là, et je me suis dit, hm, je veux jouer plus qu’un seul type de femme. Donc après j’ai fait ‘Mama’, le film d’horreur d’Andy Muschietti, où mon personnage détestait les enfants (rires). Je pense que j’ai toujours cherché à éviter les stéréotypes.

A quel moment avez-vous réalisé que vous étiez féministe et que vous vous revendiquiez comme telle ? Est-ce que ça a toujours été là, ou c’est venu sur le tard ?

C’est intéressant, parce qu’en fait pendant longtemps le mot « féministe » était perçu comme un gros mot. J’ai vu récemment le film ‘Suffragette’ avec Carey Mulligan, qui retrace l’histoire de ce mouvement, et j’ai réalisé que ‘suffragette’ était aussi perçu comme un gros mot ! Les femmes ne voulaient pas être appelées comme ça, alors que ça voulait juste dire vouloir le droit de vote ! Mais c’était mal vu. Et je pense que c’était pareil avec le féminisme, jusqu’à récemment : « Oh, je ne suis pas féministe ». Je n’ai jamais dit ça, j’ai toujours été féministe, mais je la vraie prise conscience des inégalités de genre est venue plus tard. Quand on grandit, on regarde les films, la télé, tous ces stéréotypes, et on les accepte, inconsciemment, on les normalise. Quand j’ai commencé à travailler dans cette industrie, j’ai remarqué que certains réalisateurs écoutaient les idées de mes collègues masculins mais pas les miennes. Et pourtant c’était des gens très sympathiques ! Mais ça a commencé à me déranger, ou quand j’ai remarqué que je n’étais pas payée pareil pour le même boulot, ou les questions qu’on a commencé à me poser quand Zero Dark Thirty est sorti. Ça m’a probablement poussée à m’intéresser davantage aux politiques de genre.

Et à vous exprimer là-dessus publiquement…

Oui. Ça ne m’intéresse pas d’être le porte-voix d’un mouvement, de faire des grands discours ou ce genre de chose, je pense juste que chacun fait ce qu’il peut et sait faire pour contribuer à une société saine. Ma façon de participer, c’est de jouer des rôles complexes, de contourner les clichés de ce qu’on attend d’une femme au cinéma.

Une des scènes les plus fortes du film, c’est vers la fin, avec Kevin Costner qui joue votre père…. 

Oui, quand on a tourné cette scène, j’ai pris Aaron en aparté, et je lui ai dit : « Aaron, je sais que je ne suis pas censée faire ça, mais je dois te dire que je suis incroyablement honorée de jouer cette scène, parce que je pense que c’est la scène la mieux écrite que j’ai eu l’opportunité de tourner dans un film. » Je viens du théâtre, et là on a l’habitude d’avoir des scènes qui font dix pages, où les personnages font tout un voyage émotionnel, et où l’écriture est très dense. Mais au cinéma, vous n’avez jamais ça ! Vous avez de la chance si vous tombez sur une scène de deux pages ! Mais ici, c’était 10 pages, et j’avais Kevin Costner en face de moi. Et bon sang, c’est une scène très compliquée. Ça commence, on se dit OK, il va lui mansplainer la vie, lui dire ce qui ne va pas chez elle, qu’elle veut contrôler les hommes puissants, tout ce bullshit, ok ? Puis au milieu, il lui dit qu’en fait il a juste dit ça pour l’énerver. Et à la fin, c’est elle qui le console, et c’est lui qui est bouleversé. La fin est complètement différente du début, et on ne voit pas ça souvent au cinéma !

La vraie Molly a vu le film ?

Oui, à l’avant-première mondiale, au festival de Toronto. Elle a amené toute sa famille, c’était la première fois qu’on voyait tous le film, et son père était assis juste derrière moi ! J’étais très nerveuse, et cette scène arrive, je me dis ‘Oh non’… Et puis en fait je l’ai entendu s’émouvoir…  C’était fou. Ils ont très bien réagi au film. En plus à un moment, le public a applaudi Molly, enfin mon personnage dans le film. Dans la vie, Molly a toujours eu le sentiment que les gens étaient contre elle, et là, d’être assise dans cette salle et de les entendre applaudir, elle m’a dit que c’était la première fois qu’elle avait le sentiment que les gens étaient de son côté.

 

MOLLY’S GAME

De la Maison-Blanche (‘The West Wing (A la Maison-Blanche)’) à Facebook (‘The Social Network’) en passant par Steve Jobs de Danny Boyle, Aaron Sorkin s’est emparé d’histoires vraies pour en faire des fictions puissantes et loquaces, et il est devenu le scénariste le plus réputé d’Hollywood. Il était donc temps qu’il signe son premier film en tant que réalisateur. Dans un Hollywood post-affaire Weinstein, l’histoire de Molly Bloom tombe à pic : ex-espoir olympique de ski, elle est devenue celle qu’on appelait ‘la princesse du poker’. Femme puissante dans un monde géré par les hommes, elle ne touchait pas aux cartes mais organisait les parties les plus en vue de Californie, où se croisaient stars et entrepreneurs hauts placés. Ça lui vaudra d’avoir la mafia russe et le FBI sur le dos… Adapté de son autobiographie, ce film passionnant raconte le parcours d’une femme acculée qui n’a plus que ses principes auxquels s’accrocher (et une figure paternelle aux airs de Kevin Costner). Connue pour ses prises de position politiques sans pincettes, Jessica Chastain est parfaite dans le premier rôle de ce film bavard bien sûr, comme Sorkin les aime, à base de narrations en voix off et de ping-pong de répliques qui tuent.

 

 

photo : NY Times / SFX Films

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