Margot Robbie dans I, Tonya : « Un film qui questionne notre fascination pour le scandale »

Première parution – Metro Belgique – 21 février 2018 (lien vers l’article)

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Durant l’interview à Los Angeles #photoenschmet

Elle ne savait pas encore qu’elle allait être nommée aux Oscars quand cette interview a eu lieu en décembre dernier, sous le soleil de LA. Mais les rumeurs allaient bon train depuis des mois… et tous ces mois d’entraînement sur glace ont payé ! Après avoir incarné l’épouse de DiCaprio dans ‘Le Loup de Wall Street’ et Harley Quinn dans ‘Suicide Squad’, l’Australienne Margot Robbie est saisissante dans ‘I, Tonya’. Un biopic sur Tonya Harding ou l’ex-patineuse la plus haïe d’Amérique, accusée  en 1994 d’avoir attaqué sa rivale pour les Jeux Olympiques.

 

 

 

Le film est en partie raconté par Tonya elle-même, incarnée par vous…
Margot Robbie : « Oui. Le film est né parce que le scénariste Steven Rodgers est tombé un soir sur une émission sur l’affaire Tonya Harding. Il s’est directement demandé pourquoi personne n’en avait fait un film ! Il a réussi à retrouver Tonya, et elle a accepté de lui raconter sa version des faits. Mais il manquait quand même certains éléments de l’histoire, parce qu’elle n’aime pas parler de Jeff. Donc il a cherché et retrouvé Jeff, et fait une série d’interviews avec lui aussi. Et en fait, leurs deux récits se contredisaient complètement. C’est comme s’ils n’avaient pas vécu la même chose ! Steven a réalisé que c’était la meilleure façon de raconter cette histoire : mettre face à face les deux points de vue, et laisser le public se faire sa propre idée. »

 

 

Selon vous, quel genre de dépendance semble-t-elle avoir par rapport à Jeff ?
« C’est compliqué, et je ne voudrais pas m’exprimer en son nom, mais… On voit bien le cercle vicieux d’une relation toxique. D’après elle, quelqu’un dans le comité lui aurait dit que si elle voulait une place aux Jeux Olympiques, elle devait se remettre avec Jeff. Elle réussit à sortir de ce cycle, et puis on lui dit qu’elle doit y retourner… On le voit dans le film. Mon point de vue, qui est aussi l’angle avec lequel j’ai abordé le personnage – pas la vraie personne – c’est qu’il y a clairement eu un manque d’amour dans son enfance. Un manque constant d’affection, de validation, qu’elle n’a jamais obtenu de sa mère. Et puis elle tombe sur ce garçon, qui lui témoigne enfin l’amour et l’affection qu’elle n’a jamais eus… Donc j’arrive à comprendre qu’elle soit tombée amoureuse de lui, qu’elle l’ait épousé, et qu’elle soit restée, malgré… ( un téléphone sonne dans la pièce, NDLR) Ah, c’est sûrement ma mère (rires) ! »

Pensez-vous qu’elle voulait être célèbre parce qu’elle voulait être aimée ?
« J’ai visionné tout le matériel vidéo que j’ai pu trouver sur elle, et sur les images du début, quand l’attention autour d’elle a commencé, avant qu’elle ne réalise que c’était une attention négative, on voit en effet qu’elle a l’air heureuse. Elle fait coucou aux caméras, remercie les gens pour leur soutien… Et puis toute cette foule s’est jetée sur elle, et elle a beaucoup souffert de ça. Mais sans doute qu’au début, oui, c’était une forme d’amour. Surtout quand elle réussit ce triple axel, je pense qu’elle se sent enfin validée dans ce monde du patinage artistique, qui jusque-là l’avait rejetée… »

le triple axel de Tonya Harding à 4:27

 

En parlant de l’influence de la célébrité et comment ça peut affecter quelqu’un, comment ça s’est passé pour vous ? C’est comme vous l’imaginiez ?
« Non, je pense que personne ne peut vraiment s’imaginer ce que c’est. C’est quelque chose de très étrange, et évidemment c’est différent pour chacun. Mais ce qui était si difficile je pense pour Tonya, c’est qu’elle était très jeune quand tout ça est arrivé. Et elle n’avait personne autour d’elle pour la soutenir, tant financièrement qu’émotionnellement. Elle a un job de serveuse, et les paparazzis prennent des photos d’elle pendant qu’elle prend sa pause-cigarette assise sur une poubelle ! C’est pas comme si elle avait un 4×4 flambant neuf pour sauter dedans et se cacher derrière les vitres teintées ! Elle était vraiment exposée, et vulnérable. Donc je pense que c’est pour ça que c’était si traumatique pour elle. »

Peut-on comparer le fait de réussir un triple axel avec le fait de décrocher une nomination aux Oscars ?
« Eh bien… Quand on s’est beaucoup investi dans un projet, c’est toujours agréable de voir son boulot reconnu (sourire). Mais au fond, peu importe si les gens aiment le film ou non, du moment qu’ils comprennent ce qu’on a essayé de faire. Et si faire partie de la conversation autour des Oscars veut dire que plus de gens vont voir le film, tant mieux, c’est vraiment ça qui compte. »

Les tabloïds avaient fait de Tonya une méchante. Avez-vous le sentiment de lui racheter une conscience  ? Pensez-vous qu’elle le mérite ?
« Absolument. Personne n’est juste une chose. J’estime que les médias n’ont pas épargné Nancy (Kerrigan, la victime, NDLR) non plus : ils ont fait d’elle cette princesse parfaite, alors qu’elle venait elle venait du même milieu ouvrier que Tonya, et qu’elle avait évidemment eu sa part de difficultés à surmonter. C’est clair que je ne suis pas d’accord avec cette idée de dire que Tonya Harding était tout simplement une ‘méchante’, un monstre… Donc oui, en un sens j’ai le sentiment de lui rendre justice, de la défendre. Le film lui donne la parole, et elle montre un aspect d’elle que les gens n’avaient pas vu à l’époque. »

Le film alterne entre comédie noire, faux documentaire… En termes de jeu, comment avez-vous abordé cela ?
« Oui, heureusement notre réalisateur (Craig Gillespie, NDLR) avait une vision très claire de ce qu’il voulait faire, donc je me sentais protégée et j’avais confiance en lui. Il nous disait toujours de trouver la vérité dans chaque situation. Même si la scène avait clairement des éléments d’humour, il disait : ‘n’essaye pas d’être drôle, sois vraie.’ Il ne réfléchissait pas en termes de : ‘OK il y a eu une scène drôle, maintenant mettons une scène triste’. Si une situation se prêtait naturellement à l’humour d’une certaine façon, alors OK, mais ce n’était jamais quelque chose d’intentionnel. »

Maquillage, coiffure, costumes : le film est une ode aux années 80-90 !
« Oui, le département costumes s’est beaucoup amusé à récréer tous les costumes de l’époque, au sequin près ! Ces tenues ont été vues par énormément de gens, et il suffit d’ouvrir Youtube pour les retrouver. Donc on a vraiment voulu être aussi fidèles que possible, y compris sur les chorégraphies sur glace. »

Comment avez-vous fait pour les scènes de patinage ? 
« J’ai tout fait (rires). Non, je me suis entraînée pendant 4 mois, 5 jours par semaine, 4 heures par jour. Donc la plupart des images, c’est moi. Sauf ce qui est particulièrement incroyable (rires). »

Les médias à l’époque ont traité l’affaire comme une chamaillerie entre rivales… Ce n’est pas le cas dans le film.
« Oui, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai accepté de faire le film. Je veux dire, quand j’ai lu le scénario pour la première fois, je ne savais même pas que c’était une histoire vraie, donc je n’y ai pas pensé. Mais dès que je me suis plongée dans les archives, que j’ai revu toutes ces images, et que j’ai vu les médias monter ces deux femmes l’une contre l’autre, je me suis sentie reconnaissante que Steve n’ait pas écrit un scénario qui s’appelle ‘Tonya VS Nancy’. Je n’aurais jamais participé à un tel film. Je déteste vraiment quand les gens font ça, et je le vois au cinéma, dans les gros titres, partout. Les gens inventent des rivalités féminines, et je n’aurais jamais voulu participer à cela. Le film parle de l’histoire de Tonya et des relations problématiques qui ont affecté sa vie, avec sa mère et avec son mari. C’est les relations sur lesquelles nous nous sommes concentrés. »

Le film parle aussi de l’Amérique pauvre, et de comment le monde vous considère en fonction de votre milieu social…
« Absolument. Parfois je regardais des vidéos de Tonya en train de patiner, et par-dessus on a une voix de commentateur qui dit : ‘Voici une fille née du mauvais côté de la route, qui n’a pas eu de chance…’ ça me rendait dingue ! Ce genre de détails ne devrait pas être important ! Elle essaye juste de faire son travail au mieux, et ils collent ces stéréotypes dans la tête des gens. J’ai trouvé ça très injuste, et on ressent cette frustration dans beaucoup d’interviews. Tonya ne collait pas avec cet univers, et celui-ci l’a complètement rejetée. Mais elle m’inspire beaucoup de résilience. La vie la met KO, mais elle se relève à chaque fois. »

Est-elle heureuse aujourd’hui, selon vous ?
« Elle avait l’air très contente de sa famille, oui, c’est ce que j’ai vu quand je l’ai rencontrée. C’était vraiment important pour moi de savoir si elle allait bien aujourd’hui, et quand elle parle de son fils, on sent qu’elle a trouvé un réconfort dans sa vie. »

On sent que Tonya a beaucoup de colère en elle, et le patin semble être pour elle une façon de la canaliser. Vous arrivez à transformer votre colère en créativité ?
« La mère de Tonya a dit ça d’elle en effet, mais personnellement je ne pense pas que ce soit vrai. En tout cas ce n’est pas comme ça que j’ai interprété le personnage. LaVona pensait qu’elle devait être dure pour rendre sa fille bonne en patin, mais en fait c’était juste une autre façon de la punir. Elle disait de sa fille : ‘Si vous lui dites qu’elle ne sait pas le faire, elle le fera’. Mais quand Tonya parle du patinage, elle en parle comme si c’était son refuge, comme le seul endroit où elle peut laisser ses problèmes derrière elle. Et elle a l’air apaisée et heureuse quand elle parle de ça. Donc je ne pense pas que c’est la colère qui la faisait patiner. C’est davantage de la défiance que de la colère. Et ce sentiment-là, je le comprends totalement. Je me souviens des castings où en rentrant, la personne te jette à peine un regard, ‘Oh, encore une jeune grande blonde, super’. Ca m’a poussée à donner le meilleur de moi-même, pour montrer à l’autre : ‘Tu devais poser ton smartphone et voir de quel bois je me chauffe’. Ça me fait penser à cette scène d’Emma Stone dans ‘La La Land’, c’est tellement ça ! »

 

 

Le film est à la fois une comédie, un drame, un biopic… Que voudriez-vous que les gens en retiennent ?
« Ce que le film raconte, c’est que chacun a sa propre version de la vérité. Notre vérité n’appartient qu’à nous, et elle ne sera jamais la même que celle d’un autre, même si cet autre a vécu la même situation. C’est aussi un commentaire sur notre fascination pour le scandale : peu importe qui les médias nous jettent en pâture, on l’accepte, sans poser les questions qui fâchent. On veut des réponses toutes faites, on les digère, et on passe au suivant. Et je m’inclus dedans, bien sûr. Mais peut-être que la prochaine fois, on réfléchira un peu, au lieu de juger à l’emporte-pièce. »

 

I, Tonya

Patineuse prometteuse, première Américaine à réussir le triple axel, Tonya Harding devient en 1994 le visage du plus gros scandale sportif des USA. Juste avant les Jeux Olympiques, sa rivale Nancy Kerrigan est attaquée par un inconnu pour l’éliminer de la compétition. Rapidement, Jeff, le mari de Tonya, admet son implication. Tonya plaidera coupable aussi : elle est rayée à vie de la fédération de patinage, et haïe par tout le pays. 24 ans plus tard, le scénariste Tonya Harding et Jeff Gillolu ont livré séparément à Steven Rodgers leur version de la vérité. Et leurs deux histoires n’avaient rien à voir. C’est comme ça qu’est né ‘I, Tonya’, un film qui nous dit qu’il n’y a jamais une seule vérité. Derrière les gros titres des médias, le film parle aussi de ce qu’on ne vo(ya)it pas, comme les relations toxiques et la violence domestique. C’est l’histoire d’une fille qui voulait juste patiner, et qui découvre à ses dépens qu’être la meilleure ne suffit pas. Critiquée sur son look ou son milieu social, elle n’était pas la jolie princesse idéale. Point de déprime pourtant : énergique, vif et acide, le film est infusé d’humour cynique et de puissantes répliques. C’est aussi un hommage vibrant aux années 90, de la BO aux costumes hyper-précis. Rajoutez la performance éblouissante de Margot Robbie, mais aussi d’Alison Janney, incroyable en mère acariâtre, et vous obtenez un des films les plus forts de l’année.

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