Interview des acteurs de Mektoub, My Love d’Abdellatif Kechiche, un film entre hymne à la liberté et rêverie sexiste

Première parution : Metro Belgique – mai 2018 – version intégrale

VENISE – On ne peut pas tout avoir dans la vie. Cinq ans après la bouleversante Palme d’Or de ‘La Vie d’Adèle’, Abdellatif Kechiche présentait ‘Mektoub My Love : Canto Uno’ à la dernière Mostra de Venise. Derrière ce titre à rallonge, un film qui a beaucoup divisé : ode à la jeunesse libre ou clip misogyne plein de vacuité ? On penche pour le second. Kechiche, lui, a refusé les interviews, préférant laisser à ses acteurs le soin de s’expliquer.

Comment êtes-vous arrivés sur ce film ?

Ophélie Bau : C’est mon premier film, ma première expérience dans le cinéma. Avant ça j’ai fait un Bac ST2S pour passer des concours sanitaires et sociaux – rien à voir quoi. Après mon bac j’ai travaillé, passé quelques concours, que j’ai pas toujours eus, et puis je suis partie vivre à Montpellier pour prendre des cours de théâtre, j’ai fait le cours Florent, j’ai réussi la première année mais j’ai arrêté au bout d’un an, ce n’étais pas vraiment ce que je cherchais. Et un mois plus tard, en juillet, j’ai reçu un mail pour passer un casting pour Abdellatif Kechiche…. Et j’y suis allée. Ah oui, pourquoi j’ai reçu le mail, c’est parce que dans l’année j’étais allée à un casting de figuration pour une série de France 2. Six mois plus tard, alors que j’étais en train de réviser pour un concours pour devenir auxiliaire puéricultrice (rires).
Shain Boumédine : Moi je suis de Montpellier, bac archi, j’envisageais de devenir ingénieur en travaux publics. L’été dernier je travaillais comme serveur sur une plage, et j’ai reçu un appel pour venir faire des essais pour de la figuration : deux ans auparavant j’avais passé un casting pour une série où je n’avais pas été rappelé – c’était la même directrice de casting. Donc au départ j’étais venu pour de la figuration sur le film.

Kechiche a la réputation d’être difficile, avez-vous appréhendé le fait de tourner avec lui ?
Shain : On aime bien se faire notre propre avis, et quand on a vu les films d’Abdellatif Kechiche on ne peut pas dire qu’on ne peut pas dire qu’on ne peut pas travailler avec lui. C’était un grand plaisir de recevoir cet appel.
Ophélie : Je crois qu’on n’a jamais appréhendé de travailler avec lui, non. En tout cas moi c’est pas une question que je me suis posée. Je n’ai pas eu peur. Si j’y vais, j’y vais, et on verra. Et si c’est trop dur on peut toujours partir.
Shain : La confiance est importante pour travailler, autant en nous-mêmes qu’en lui. Donc on s’est livrés…
Ophélie : …et on a eu raison.

 

MEKTOUB HR 18
Cinéart

Le film a été très critiqué par une partie des journalistes pour son regard, très masculin, sur les femmes…
Shain :  Ca nous touche directement, puisque le film utilise l’oeil d’Amine, mon personnage, pour regarder les femmes. Donc si on dit qu’il y a un regard macho sur les femmes, j’ai l’impression que c’est le mien. Mais moi je ne l’ai pas ressenti comme ça, et c’est moi qui ai fait ce travail-là… On se dit effectivement qu’ils n’ont pas compris, et qu’ils n’ont pas vécu la même chose, tout simplement. Abdellatif filme beaucoup par mon oeil, l’oeil d’Amine, donc oui c’est le regard d’un jeune homme qui contemple une femme, qui l’admire… aussi naïf qu’il est, à cet âge-là, il ne fait qu’apprécier. Le but était de faire passer ça. C’est uniquement une mise en valeur de la femme.
Ophélie : Je pense que la personne qui a posé cette question a confondu avec les polémiques sur La Vie d’Adèle, je pense qu’il y a eu un mauvais rapport, un mauvais transfert, en tout cas ça avait l’air nourri de ça. En tant que femme, et actrice du film qui a tourné des scènes de nu, je ne me suis pas du tout reconnue dans cette critique. Je n’ai pas du tout senti un oeil macho, sexiste, ou vulgaire, au contraire, je me suis sentie valorisée, sublimée. Ni en tournant, ni en le regardant.

Filmer des corps nus n’est pas un problème en soi, mais qu’est-ce que le film veut raconter ?
Ophélie : Ben l’idée c’est que vous vous posiez la question. On ne pourrait pas répondre, ce serait trop explicatif, on vous donnerait des réponses qui ne vous feront peut-être pas écho, mais peut-être à d’autres. La question, c’est qu’est-ce que ça vous fait ? Est-ce que vous vous êtes reconnu, ça vous rappelle des choses que vous avez ressenti ? Ca pose la question de comment un jeune homme de cet âge-là regarde une femme, ce que ça lui fait, les jeux de séduction, l’amour, la liberté…  Je pense que ça évoque beaucoup plus de choses que juste l’oeil d’un garçon : la liberté, la sexualité d’une jeune femme en devenir…
Shain : Le but ce n’était pas de donner des réponses, mais que les gens se posent des questions. Et qu’ils trouvent les réponses eux-mêmes.

Certains ont dit qu’Amin est amoureux d’Ophélie…
Shain : Alors, c’est un peu délicat…
Ophélie : C’est l’ambiguité…
Shain : C’est deux personnes qui se connaissent depuis toujours, victimes d’un amour impossible, ils se disent tout, ils se connaissent parfaitement…
Ophélie : A vous de juger (rires).
Shain : Ils se plaisent tous les deux, c’est sûr, ils ont envie de se charmer, il y a un jeu de séduction dans cette relation, mais il y a aussi beaucoup de fraternité…

MEKTOUB HR 4.jpg
Cinéart

Avez-vous tourné des scènes qui ne sont pas dans le film ? Savez-vous à quoi va ressembler la 2ème partie ?
Ophélie : On n’a pas tourné chronologiquement. La première scène qu’on a tournée, c’est celle de la plage où on parle tous ensemble (qui est vers les trois quarts du film, NDLR).
Shain : Tout s’est un peu superposé, parce que parallèlement on a tourné la scène du début, quand j’arrive avec mon vélo et qu’il y a la scène de nu. Mais en même temps on continuait à faire des plages, on a fini les plages avant de faire le nu, ensuite on est revenus.. Donc non c’était pas forcément chronologique. Et pour le 2, on a aucune idée, on a tourné beaucoup, mais seul Abdel dira s’il veut autre chose ou s’il est content de ce qu’il a, s’il manque des choses ou s’il faudra en enlever… Donc on ne sait pas

Comment s’est passé le tournage, comment avez-vous construit vos personnages ?
Shain : La première étape d’Abdel, c’était d’apprendre à nous connaître, sans qu’on ait lu le scénario. Ca lui a permis je pense de réécrire un peu les personnages pour les entremêler avec notre personnalité.
Ophélie : Ensuite ils nous a laissé le temps de faire connaissance entre nous, de créer des situations dans le réel, de se retrouver, être ensemble, partager des moments, créer des affinités ou pas…
Shain : Amine et Ophélie se connaissent depuis toujours, c’est plus que des meilleurs amis. Donc pour ça il y a un travail avant de commencer les scènes, avant de tourner.
Ophélie : Sur le moment on n’a pas de directives, c’est pas « vous êtes ci, toi t’es ça pour lui ». Pas du tout. En fait le lien est déjà installé, et il s’en sert pour nous diriger.
Shain : On fait ça ensemble.

C’est quoi pour vous le sujet central du film ?
Ophélie : Pour moi le film ne se résume pas à l’histoire d’Amine et ses amours. Il a une portée beaucoup plus grande. Le thème central du film pour moi, c’est la liberté, toute forme de liberté. Que ce soit une liberté de choix de vie, d’amour… Ophélie est partagée entre l’amour raisonnable que ses parents veulent pour elle, et l’amour du coeur. Elle ne choisit pas, elle vit, elle prend cette liberté, et Amine aussi, il prend la liberté d’aimer autrement, d’aimer à travers l’art… Pas comme Toni, qui aime encore différemment… Donc voilà pour moi la grande thématique du film c’est : aimez comme vous voulez.  Après chacun peut le voir autrement.

Hafsia Herzi est la seule actrice du film à avoir déjà tourné avec Kechiche (‘La graine et le mulet’), dans le film comme dans la vie, on dirait que c’était une sorte de ‘tata’ bienveillante…
Shain : Hafsia c’est une femme exceptionnelle, très gentille, attentionnée. Elle n’hésite pas à s’effacer pour nous mettre en avant. Elle nous a beaucoup aidés, rassurés. Elle a beaucoup aidé Ophélie pour la scène de nu…
Ophélie : C’est la seule personne qui m’a dit en fait on s’en fout, ça dérange qui ? Moi j’étais convaincue, j’avais jamais douté, mais j’entendais des choses autour de moi, tout ça… Et un jour j’en ai parlé à Hafsia, et elle m’a dit fais ce que tu veux, ne les écoute pas. Elle sait de quoi elle parle, donc ça m’a beaucoup rassurée. C’est vrai que c’était un peu tata Hafsia (rires).

MEKTOUB HR 15
Cinéart

Dans la (longue) scène de boîte, certains ont vu dans les scènes de twerk  un anachronisme, vu que le film est censé se passer dans les années 90…
Ophélie : Comment ça peut ne pas exister ? C’est physiologique… Je pense que c’est intemporel. Ce n’était peut-être pas à la mode à l’époque, mais ça devait sûrement déjà exister !
Shain : C’est peut-être une femme comme Ophélie qui a fait ça un jour dans une boite de nuit, et c’est comme ça que ça a commencé (rires).
Ophélie : Il n’y avait pas de smartphones à l’époque, aussi. Les gens se sentaient moins observés, on faisait la fête différemment. On faisait peut-être mieux la fête avant ! Mais la question de savoir si en 1994 le twerk existait ou pas c’est pas le plus important. Le film a une date précise mais en même temps il se veut intemporel. Des détails comme ça, à mon avis, c’est volontaire s’ils sont là. Je ne pense pas qu’il faut s’arrêter à ça.

Votre scène préférée ?
Shain : J’ai été très ému par la scène de la naissance des agneaux. C’était exceptionnel, à la fois de la faire et de la voir. Ca m’a beaucoup touché.
Ophélie : Je dirais la boîte, parce qu’on est tous ensemble, que c’est la dernière scène qu’on a tournée, on était tous super motivés. J’ai adoré.

 

Mektoub, My Love : Canto Uno

Pour les non-initiés, le cinéma d’Abdellatif Kechiche, c’est des portraits naturalistes maîtrisés, avec des visages jeunes et inconnus, des scènes qui s’étirent dans la durée. Après ‘La Vie d’Adèle’, Palme d’Or 2013, ‘Mektoub’, très librement adapté du roman La Blessure de François Bégaudeau, s’inscrit dans cette continuité. En 1994, le temps d’un été, Amin revient dans son village du Midi de la France, où il retrouve famille et amis : ses parents, son cousin Tony le dragueur, mais aussi la belle Ophélie… Héros du film, Amin est un observateur passif, et quasi tout le film est vu à travers son regard. Et entre deux séances photo d’animaux, ce qui intéresse surtout Amin, c’est le corps des jolies vacancières et les soirées arrosées où elles vont danser. Alors soyons clairs : si on n’a rien contre le fait de filmer des corps féminins, encore faut-il que ce soit justifié. On peut voir dans l’obsession de Kechiche de filmer les fesses de ses actrices une ode à la vie, l’amour, la liberté, ce que vous voulez. Nous on a eu du mal à y voir autre chose qu’un réalisateur doué mais lubrique, qui utilise un prétexte faiblard (le regard d’Amin) pour livrer un film de 3h sans presque aucune histoire. Quelque part entre ‘Les Vacances de l’Amour’ et un film de Rohmer, les aventures d’Amin à la plage nous ont déçu. Le sous-titre présage d’un second volet : à voir si ‘Canto Due’ sera plus convaincant…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s