Edward Norton, détective atypique dans ‘Motherless Brooklyn’ : « En tant que réalisateur, vous essayez de réunir les éléments »

Texte intégral de l’interview d’Edward Norton parue dans Metro Belgique le 7 décembre 2019

 

Visage culte des nineties, mythique en nazi repenti ou en copain de baston de Brad Pitt, à 50 ans Edward Norton poursuit tranquillement son parcours d’acteur-caméléon. Tantôt dans des blockbusters musclés (’Jason Bourne: LHéritage’, ‘Beauté cachée’), tantôt chez son copain Wes Anderson (‘Moonrise Kingdom’, ‘Grand Budapest Hotel’). Pour ‘Motherless Brooklyn’, son deuxième passage derrière la caméra après ‘Au nom d’Anna’, il nous plonge dans le New York des fifties et se glisse dans la peau d’un détective privé souffrant d’un syndrome… un peu particulier.

Le livre est situé dans les années 90, vous avez choisi de déplacer l’action dans le Brooklyn des années 50, pourquoi ?
Le livre est un hommage aux années 50, il est bourré de références à l’amour que les personnages portent aux années 50, c’est un peu méta, littéraire… Et d’une certaine façon, c’est presque trop auto-référentiel pour être cinématographique. Faire ça au cinéma ça donnerait l’impression que tout le film est ironique. Nous ne voulions pas – Jonathan aussi était d’accord que rendre Lionel tellement conscient de lui-même que ça lui ôte toute son isolation, sa solitude… on voulait être plus direct.

Comment avez-vous approché le personnage de Lionel et son syndrome Gilles de la Tourette, exercice particulier, tout était écrit ou avez-vous improvisé ?
Un peu des deux, j’ai écrit la plupart des dialogues, car certaines choses qu’il dit sont des jeux de mots spécifiques en réponse à ce que l’autre personne vient de dire. D’autres choses étaient davantage de l’ordre de l’improvisation sur le moment.

Comment avez-vous approché ce genre de syndrome sans le rendre trop comique, sans avoir l’impression de se moquer ?
Je pense que le truc c’est d’accepter le fait que parfois justement, ça l’est, et ça va. Parce que beaucoup de gens que j’ai rencontré qui ont ce syndrome sont très conscients de l’humour que ça peut dégager. Comme dit Lionel « c’est comme un anarchiste dans ma tête », et nier l’humour serait très inauthentique, en fait. Particulièrement, je crois, les gens qui ont le syndrome, c’est un peu comme n’importe qui, si vous avez des gens proches de vous, qui vous connaissent, des cercles d’intimité et de confort, les choses deviennent plus confortables, vous voyez ce que je veux dire ? Vous connaissez les gens… C’est pour ça que j’ai choisi des gens comme Bobby Cannavale, qui est un grand acteur, et ces personnages ont un passé en commun, ont traversé des choses ensemble, donc quand il se moque de lui gentiment, qu’ils rigolent ensemble, c’est le genre de choses qui te montrent que ces gens  se connaissent depuis longtemps, et il y a une zone de confort où les gens peuvent se moquer de lui et il sait que ce n’est pas méchant, ce n’est pas pour le blesser. C’est affectueux. Je crois qu’il faut permettre l’idée, regardez, bien sûr, quand on arrive au moment classique du détective où il y a une scène avec une fille dans un bar, et c’est l’opposé de Bogart et que c’est hilarant, c’est évidemment intentionnellement drôle. Mais après, quand il souffre vraiment, qu’il ne peut pas le contrôler, que c’est comme s’il allait se casser le cou et qu’il doit fumer de l’opium pour se calmer, ça contient évidemment une autre dimension émotionnelle, et je pense que c’est ce qui en fait la richesse.

Motherless Brooklyn

Lionel a le syndrome mais ce qui fait de lui un bon détective c’est sa mémoire d’éléphant. Est-ce que ça fait partie du syndrome aussi, ça a un lien, ou c’est juste lui ?
J’ai rencontré certaines personnes avec des tendances d’obsession compulsive, des TOC, qui ont effectivement une très bonne mémoire, pour les détails et ce genre de trucs. Mais ça vient du bouquin un peu, il a une sorte de mémoire photographique, une relation photographique aux mots. J’aimais bien l’idée. Ce n’est pas spécialement une caractéristique du syndrome de la Tourette, mais c’est plutôt tissé dans les tendances obsessionnelles compulsives de Lionel, je pense.

En tant qu’acteur, vous aussi devez faire beaucoup appel à votre mémoire, avoir une bonne mémoire pour retenir ses textes. Il paraît que c’est une bonne façon d’éviter Alzheimer…
Oui je suis d’accord. Je pense que beaucoup d’acteurs que je connais ont une dimension d’obsession à propos des mots. Alec, vous savez, ce monologue, ce soliloque à la fin, Alec a une maîtrise shakespearienne de la langue, et on le voit dans cette scène, sa capacité de prendre, de tenir… son but, ce qu’il veut dire, c’est « voici ce qu’est le pouvoir » et ensuite il te montre des exemples l’un après l’autre… c’est très musical, et sa capacité à mener à bout, articuler une pensée complexe, en tenir le sens tout du long, c’est parce qu’il a un talent incroyable pour la langue, c’est vraiment un… il adore la langue, il la maîtrise, il a une fluidité incroyable, et je pense… il a, je pense, une sorte de… une tendance du cerveau à obséder sur les mots, leur rythme, la façon dont ils s’imbriquent. Ce n’est pas improbable du tout. Je connais des gens, tandis que des gens qui ont un langage plus musical, ou visuel… Thom Yorke je crois parlait du fait de réaliser qu’il avait une certaine forme de synesthésie, où on a un sens visuel de la musique, il associe certaines mélodies à des images, des choses visuelles.

Lionel est l’anti-détective classique, la figure classique romantique du détective, mystérieux, ténébreux, confiant, approche différente de figures de masculinité, c’est ça qui vous intéressait ?
Non, enfin c’est inconscient, mais je pense que les gens… (pause). Les acteurs, consciemment ou non, peut-être un peu des deux, vont graviter vers des choses dont ils ont une certaine compréhension. Pas empathie dans le sens où ils sont d’accord avec le personnage, et je pense que pour moi, Lionel m’est plus organique que [la figure du] macho, si ça fait sens. Je trouve que ça me correspond mieux, c’est pour ça que j’aimais ce personnage.

Vous ne vous considérez pas comme quelqu’un de ‘macho’…
Ce n’est pas tellement ça, c’est plus que… pour un acteur, la voix, le corps, le visage sont des instruments, en un sens. Bogart n’était pas un caméléon, son instrument n’était pas ça, c’était une figure plutôt iconique.

Il jouait une note, parfois deux.
Oui, exactement. Peut-être trois. Ce n’est même pas une question de « qui tu es », c’est « ce que »… je crois qu’il doit y avoir une certaine forme d’auto-identification dans un acteur qui… les acteurs ont plus ou moins de plasticité. Ça ne veut pas dire que ceux qui en ont moins sont de moins bons acteurs, ce n’est pas un commentaire sur leur qualité de jeu. Par exemple je pense que Harrison Ford est un très bon acteur. Et il a une plasticité plus, disons, étroite que Daniel Day-Lewis. Mais il a une sorte d’aspect iconique, une vraie puissance de jeu à l’intérieur de [cette plasticité].

C’est un trait spécifique aux acteurs américains, selon vous ? Clint Eastwood aussi a ce genre d’étroitesse, ce ‘less is more’
Non, je ne pense pas que ce soit spécifique aux Américains.

Au vu de votre filmo vous avez l’air d’échapper à cette étroitesse : des blockubusters aux films indés, vous avez une gamme assez large, c’est difficile de dire ‘Norton, il joue toujours tel genre de rôle’
Oui, certains acteurs sont du type métamorphose, et certains ont un profil iconique. Je pense qu’il y a des espèces différentes, en un sens.

Donc vous êtes plutôt du côté métamorphose.
Je pense que c’est… oui, parce que je ne…

Physiquement, aussi, en un sens dans vos rôles, votre forme change beaucoup… Le corps est un instrument au même titre que l’esprit…
Oui, et parfois c’est… c’est drôle à dire, mais… j’ai vu Richard Gere en Pologne l’autre jour, et c’est vraiment quelqu’un de fascinant, riche, varié, en tant qu’acteur, Richard a toujours eu cette qualité, quand vous regardez sa filmographie, c’est vraiment un type unique, frappant, bel homme. Vous prenez n’importe quel film, c’est pareil, c’est presque inéluctable pour lui ! De ses 25 ans à aujourd’hui 70, il a juste… ce truc particulier.

Et pas vous ?
Non, je veux dire, c’est ça l’instrument depuis lequel Richard travaille, et… on ne le verrait pas jouer le peintre Mr Turner, vous voyez ce que je veux dire ? En un sens, c’est comme essayer d’appliquer une science sur une chose éphémère. Les acteurs, les rôles, c’est un peu comme de l’alchimie. On ne peut jamais vraiment être sûr…

… du résultat ?
Oui, voilà. Un film c’est de l’alchimie aussi, on ne sait pas… En tant que réalisateur, et en un sens en tant qu’alchimiste, ce que vous essayez c’est réunir les éléments. Vous avez une idée dans votre tête, mais c’est conceptuel, c’est comme un mirage, et vous essayez de faire voir le même mirage à votre équipe. Si le directeur photo et le scénographe ont un mirage très différent du vôtre en tête, ça peut être un vrai fiasco. Quelque chose d’incohérent. Mais si vous arrivez à cristalliser ce mirage de la même manière chez vos collaborateurs, alors quelque chose de très intéressant peut se produire.

Mais ça demande beaucoup d’effort… et un peu de chance ?
Je pense que c’est surtout de la communication. Et des gens talentueux.

Ça vous a pris au moins 10 ans pour faire ce film ?
Oui, enfin oui et non, ça dépend de la phase d’avancement. Je l’ai lu, puis des années ont passé avant que je tente ne serait-ce qu’un début de scénario. Et puis je m’y suis mis, ça m’a pris pas mal de temps aussi, puis je l’ai mis de côté, et je l’ai terminé. Ensuite vient le temps où on se concentre sur la production, ça a pris quelques années supplémentaires pour trouver la bonne formule. Et ensuite vient le moment où concrètement, on se met à tourner, et ça c’était il y a 2 ans et demi aujourd’hui. Depuis qu’on a su, été 2017 on a eu le feu vert. Ca a vraiment pris 2 ans, la fabrication. Préparer, tourner, monter, ça c’était deux ans.

Vous mentionnez le discours d’Alec Baldwin dans le film. Un commentaire sur les aléas du pouvoir, valable aussi pour l’époque actuelle ?
Ce discours pour moi est tout à fait intemporel. C’est la raison, quand je dis shakespearien, je pense… vous savez, le soliloque de McBeth, McBeth parle d’ambition, et les dangers de l’ambition, et bcp de choses sont dites dans cette pièce sur, le truc célèbre, le poignard devant moi attire… l’idée de l’ambition qui vous attire, c’est toujours valable aujourd’hui. Le pouvoir… Je voulais le regarder d’une manière… « Quelle est la nature de la drogue du pouvoir ? » si quelqu’un devait confesser… c’est presque comme s’il frime, mais aussi c’est… si quelqu’un de tout-puissant était complètement honnête sur ses sentiments, que dirait-il ? C’est ça qui m’intéressait. Parce que la plupart des gens puissants ne parlent pas de leur rapport au pouvoir. Ce n’est pas comme si Harvey Weinstein allait se confier à vous en toute sincérité sur son pouvoir !

Mais il a dit des trucs du genre « je suis le putain de shérif de cette ville »
OK, mais on sent qu’il pense…

Qu’il est invincible…
La chose dont beaucoup… oui, mais… pour moi l’idée de vraiment entendre quelqu’un admettre son point de vue sur le prix de son pouvoir, la part d’ombre, psycho-sexuelle… je pense et j’espère qu’en un sens ça transcende le moment du film : c’était vrai à l’époque, et c’est vrai aujourd’hui.

Davantage vrai aujourd’hui ?
Non, je dirais tout aussi vrai.

Un rôle que vous aimeriez jouer ?
Je n’ai rien qui me vient à l’esprit. Il y a toujours une formulation d’histoire qui se balade dans ma tête, à laquelle je rêve parfois… j’ai un ou deux projets à divers stades d’écriture, mais c’est difficile à dire. En ce moment j’ai juste besoin de terminer ce processus, sortir ce film, et me laisser me vider la tête. Je n’ai pas de plan, ou quelque chose comme ça. Il n’y a pas de… personnage qui me remplirait déjà la tête.

Même pas Lionel ?
Non, non. Quand je regarde le film, ça me semble… exotique, je me suis déjà distancié.

Vous arrivez toujours à prendre cette distance, ou d’autres personnages vous restent-ils en tête ? Ou quand un film est terminé, c’est comme refermer un livre ?
Oui, c’est comme ça que j’ai toujours ressenti les choses. C’est comme un manteau qu’on remet sur le cintre et qu’on laisse derrière soi.

Ce sont plutôt les gens qui vous les rappellent
Oui, ils deviennent ces choses qui existent d’elles-mêmes, avec lesquelles les gens interagissent. D’ailleurs l’acte même de prétendre que c’est réel, l’effort n’est pas dans le fait de se distancier, l’effort est de réussir à le maintenir. La réalité du monde reste autour de vous, même la réalité de faire un film, c’est complètement… c’est difficile de maintenir cette croyance pendant que vous le faites, parce que tout ce qui fait un film est synthétique, factice, et distrayant : décors, caméras, lumières autour… et puis vous rentrez chez vous… L’effort est davantage de ne pas faire éclater la bulle de croyance que c’est vrai. Et quand le tournage est fini, paf, la bulle éclate, le monde que vous avez créé s’effondre d’un coup, et le monde réel vous revient dans la figure. Parce que pour créer cette bulle, ça prend des centaines de personnes, qui travaillent 15 heures par jour. Dès que tout le monde se sépare, c’est parti.

Votre insulte préférée ?
J’ai composé les différents tics de Lionel à partir de plusieurs personnes différentes, mais il y a ce joueur de basket professionnel Chris Jackson, qui est dans un des documentaires que j’ai vus sur le syndrome de la Tourette, ‘Twitch and Shout’, et l’impulsion de toucher les gens à l’épaule vient de lui, ça se voit sur les vidéos où il joue à la NBA, quand il marque des gens, il le fait. J’aimais bien ça, je l’ai intégré au personnage car il y a une certaine tendresse, c’est comme une impulsion soudaine de se connecter à l’autre, je me suis dit que ça collerait bien au personnage. Il fait ça à Frank, et Frank aime ça, et puis… ça révèle un peu de la personne à qui il le fait, comme par exemple quand il le fait à Julia, ça se voit qu’elle est dégoûtée, et puis bien sûr Lara, elle, l’accepte…

Motherless Brooklyn, notre avis

Souffrant d’un syndrome provoquant des tics de langage, Lionel (Edward Norton) est aux antipodes de l’image ténébreuse du détective privé. Mais il a une mémoire infaillible, et c’est ce qui va l’aider quand son mentor Frank (Bruce Willis) est assassiné. En reprenant l’enquête de son ami, Lionel tire sur un fil qui l’entraîne dans les abysses du New York des années 50: des clubs de jazz enfumés, des crimes maquillés, et des magouilles immobilières qui profitent aux puissants… On connaît Edward Norton l’acteur, caméléon qui se transforme au gré des films, indés (‘Fight Club’, ‘American History X’) ou blockbusters (‘Hulk’, ‘Dragon Rouge’). On connaît moins Norton le réalisateur, qui opte dans ce deuxième opus pour le polar classico-classique. Une formule qui enrichit le film d’une esthétique soignée (jazz, chapeaux, cigarettes). Mais qui souffre du coup d’une certaine prévisibilité scénaristique, qui se sent sur la durée (2h20). Norton se fond à la perfection dans le personnage, jusqu’à en faire oublier les saillies de la maladie. Sa performance, ainsi que le propos intemporel sur les vices du pouvoir, sauvent l’aspect figé de ce film noir stylisé.

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