‘Shift’ : la tête dans le guidon

Dans ‘Shift’, Jean-Bernard, coursier assigné en justice, et Pauline, réalisatrice engagée, racontent le capitalisme de plateformes à travers une expérience humaine.

Comment as-tu rencontré JB, et comment est venue la décision de faire ce film ensemble ?

Pauline Beugnies : « A la base c’est le CVB qui m’a contactée, parce que JB était allé les voir avec l’envie de faire un film. Il avait pas mal d’images GoPro, qu’on voit dans le film, et qu’il avait filmées pendant ses trajets de coursier. Il était la tête dans le guidon, encore pas mal dans une idée de revanche envers Deliveroo. Au départ, l’idée n’était pas que je me charge du projet, c’était pour l’aider à se lancer. On a répondu à un premier appel à projets, et on a eu des retours encourageants. On était partis dans l’idée de suivre ce que JB voulait faire, ce qui était aussi un peu ce que le CVB voulait faire : un film « de thèse » sur l’économie de plateformes… Et puis avec ces retours de séances de pitch, mais aussi de proches à qui je fais souvent lire mes projets, j’ai réalisé qu’en fait un film comme ça, ce n’était pas du tout moi. Ca ne me ressemblait pas. Ce que je sais faire, c’est raconter des histoires intimes. Et là, il y en avait une géniale : celle de JB ! Tout est dans son histoire, narrativement c’est le parcours du héros, il n’y a rien à inventer. Du coup j’ai réussi à le convaincre que ce soit lui qui raconte son histoire. Ca voulait dire être le personnage principal du film. Au début, il a hésité : à la base, il ne voulait pas être à l’image. C’est quand même s’exposer, accepter de se mettre en danger. Alors qu’à la base ce n’était pas du tout son intention. »

Du coup ? 

« Du coup, sur base de nos entretiens où il m’a raconté toute son histoire en long et en large, j’ai écrit une première voix off. Avec ses mots, ses phrases. On a beaucoup parlé, et c’est comme ça qu’on a coécrit le film. Et à un moment donné on a décidé que je réaliserais seule – au début on voulait le faire à deux, mais en fait c’est pas possible, il était à trop d’endroits pour le faire avec le bon recul, la bonne distance. »

Qu’est-ce qui t’a attirée dans l’histoire de JB, et qu’as-tu appris avec ‘Shift’ ?

« Quand le CVB m’a appelée pour me proposer ce projet, à l’époque je n’avais fait qu’un seul film : mon documentaire ‘Rester Vivants’ sur la révolution en Égypte, et j’avais ‘Shams’, mon court-métrage de fiction en préparation…. Alors j’ai demandé « Pourquoi moi ? » Ils m’ont dit : « Pour ton engagement ». En gros ils sentaient que j’étais quelqu’un d’engagé (rires). Et ça tombait bien, parce que je crois que j’avais envie de m’intéresser davantage à la société belge, à ce qui se passait aussi chez moi. Et surtout, c’était un moment où je me questionnais déjà sur notre pouvoir en tant que consommateurs, qui semble être le seul endroit où on a du pouvoir aujourd’hui. Je ne connaissais pas du tout Deliveroo et toutes ces plateformes. Je crois que si j’avais jamais commandé avec Deliveroo c’est juste parce qu’ils ne livraient pas à Anderlecht où j’habite ! Comme JB au début, je me disais que c’était un truc cool, écolo…. Et j’espère que le film aidera aussi à questionner tout ça – sans donner de leçons, mais savoir que quand on fait le choix de commander un burger sur Deliveroo, voilà la réalité qu’on encourage, voilà le projet de société qu’on soutient. »

La notion de précarisation de l’emploi résonne aussi dans mon domaine : le journalisme. Aujourd’hui, quel jeune journaliste peut prétendre à un job salarié ? Nous sommes une génération de ‘freelances’. Et ca peut être le tour de n’importe quel job salarié demain.

« Maxime Tellier, l’étalonneur du film, m’a parlé de ça aussi : il s’était identifié à la situation de JB. Le gros enjeu dans le contexte du film, c’est l’économie de plateformes. Un projet d’après moi machiavélique, et qui va tellement vite, qu’il impose de fait sa manière de faire, parce que nos structures sont trop lentes à s’adapter. On remplace les contrats de travail par des contrats commerciaux. Et le truc dégoûtant et révoltant, c’est l’emballage dans lequel c’est mis : celui de la liberté. Et ça putain, c’est machiavélique. C’est une fausse liberté. C’est délirant. Si ça c’est le monde de demain, non merci. Personnellement, j’ai compris à travers ce film ce que veut dire concrètement le détricotage de la sécurité sociale. Isabelle Ferreras (FNRS), qu’on a rencontrée en préparation du film, explique bien le déni de démocratie à l’œuvre. Le plus souvent, c’est au travail principalement que les gens définissent leurs valeurs, notions de justice, etc. Mais c’est un endroit où on n’a aucune marge de manœuvre : même quand tu es salarié, tu n’as pas ton mot à dire sur les décisions de la direction. Et en fait, le capitalisme de plateforme ça va encore plus loin : il extrait même les travailleurs de la structure, pour réduire l’entreprise à son essence capitaliste pure, uniquement basée sur les investissements. La force de travail, qui pourrait être valorisée au même titre que le capital, ne l’est plus du tout. Le travailleur n’est plus un travailleur : c’est un collaborateur. Tout ce qui compte pour ces boites, c’est le capital. Elles ne fonctionnent que sur des levées de fonds : « On va faire ça, ça va être cool, filez-nous du blé » et paf, tu as Amazon qui file 500 000 dollars à Deliveroo. Et aujourd’hui ils sont valorisés à 7 milliards ! Et tout ça c’est du vent, ça ne repose sur rien. C’est pas rentable. Une course, ça ne peut pas coûter que 2 euros. Les prix ne sont pas les bons. Mais l’idée, c’est juste d’occuper le marché. Quand tu commences comme moi à te pencher là-dessus, tu deviens dingue ! »

Il y a une déconnexion de plus en plus totale entre le capital « virtuel » et la vraie vie, la force de travail vivante. C’est comme si ce capitalisme voulait faire comme si ça n’existait pas. Mais sans le corps des gens, ils ne peuvent pas proposer leurs services…

« Ouais, et cette force de travail est complètement dénigrée. Elle n’est pas valorisée comme le capital l’est. Mais sans la force de travail, en fait il n’y a pas de bénéfices, il n’y a pas d’entreprise. Il faut valoriser ça au même titre que le capital. Sinon on tend tout simplement vers l’esclavage. C’est ce que JB dit très bien, et c’est mon passage préféré du film, quand il danse avec son pote, et qu’il dit : « On est comme les loueurs d’Airbnb, sauf que nous, on loue nos corps »… Ce qui était valorisé quand Deliveroo a commencé, c’était l’aspect ‘job à la cool’… Aujourd’hui c’est vraiment un métier de survie. On le voit dans les dernières scènes du film, plus récentes, notamment dans le fait qu’il y a beaucoup plus de personnes racisées et quasiment plus de blancs de classe moyenne, comme JB au début… »

Pourtant le film n’est pas moralisateur, ni à charge de Deliveroo.

« L’idée c’était de faire un film à hauteur humaine. Les films militants, le côté donneur de leçons, j’ai un problème avec ça. Je suis contente de me mettre au niveau du public, de parler à tout le monde, et simplement de raconter l’histoire de quelqu’un. Sans jugement. Et comme le film raconte l’histoire chronologiquement, tu découvres tout au fur et à mesure en même temps que JB, et je pense qu’ainsi il y a davantage de chances de se sentir concerné à la fin. Parce que comme JB au début, c’est OK si t’y as cru. On n’est pas en train de te dire qu’il fallait le savoir. Tout n’est pas noir et blanc. Une fois qu’il y a de l’humain, il y a du gris ! C’est pas « la grande méchante entreprise » contre « le gentil coursier ». C’est plus nuancé. »

SHIFT de Pauline Beugnies. A voir :
– sur NosFuturs.net, la nouvelle plateforme transmédia du Centre Vidéo de Bruxelles
sur Auvio

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