« On sépare plus facilement l’homme de l’artiste quand c’est un homme » : Emerald Fennell et Carey Mulligan à propos de Promising Young Woman

Paru dans : Metro Belgique, 22.06.2021 – version intégrale

Londres, mars 2020. Tandis que le premier cas de Covid-19 dans le pays est annoncé, nous rencontrons l’actrice Carey Mulligan et la réalisatrice Emerald Fennell pour ‘Promising Young Woman’, un thriller pétillant sur une femme vengeresse qui fait beaucoup parler de lui… Juin 2021 : Après une pandémie mondiale, deux confinements, et un Oscar du meilleur scénario, ça y est, le film sort enfin au cinéma. Et nous publions enfin cette interview. Un film qui, comme la vengeance, se mange froid… mais l’attente valait le coup.

Pour info – interview en table ronde, toutes les questions ne sont pas de moi

Qu’est-ce qui vous a inspirée pour écrire ‘Promising Young Woman’ ?

Emerald Fennell : « Je voulais faire un thriller avec une héroïne. J’adore les films de genre, les ‘revenge movies’, et je n’en avais pas vu beaucoup avec des femmes. Je voulais casser l’image classique de la femme en colère : statistiquement, et dans ma vie, je ne connais pas beaucoup de femmes qui règlent leurs problèmes par la violence. Comment s’y prendre pour faire du mal aux gens ? Je crois que c’est une question plutôt inhabituelle, et dérangeante, pour un film. Et sans ‘spoiler’, c’était important pour moi d’être honnête sur cette représentation de la violence : montrer à quoi ça ressemble, mais aussi ce qui a tendance à arriver quand on s’engage dans cette voie-là. »

ça va piquer, chéri

Vous aviez écrit le film avant #MeToo ?

EF : Oui tout à fait, et beaucoup de gens me posent la question. C’est un sujet qui m’a toujours questionnée, en tant que femme, et en tant que réalisatrice. Pour moi, ces trucs font partie de ma vie depuis toujours, de l’école à l’université jusqu’à la vie active. Et je crois que c’est le cas de la plupart des femmes – et d’hommes gays aussi, notamment. On en parle davantage aujourd’hui, mais entre femmes, on en parlait depuis des années ! Derrière des portes fermées, dans l’intimité de nos chambres, sur nos téléphones…. Ce n’est hélas pas neuf.

Coïncidence, il y a quelques jours s’est terminé le procès Weinstein. Qu’en pensez-vous, c’est la première victoire de l’ère #MeToo ?

EF : Bonne question, mais il faut bien choisir ses mots quand on parle de ce genre de sujet. C’est difficile pour les femmes de faire des films sans qu’ils soient politisés, particulèrement si vous faites un film sur ce sujet en particulier. Ce film est à la fois l’histoire d’une femme en particulier, et un commentaire sur ce qui est probablement une des grandes maladies dans nos sociétés. Certaines choses sont en train d’avancer, il y a des nouvelles possibilités pour les femmes, et c’est grisant. Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire, et la route est encore plus difficile quand on est une femme de couleur, ou une femme transgenre. Prudence, donc. Par ailleurs, je pense qu’on ne devrait pas trop mettre l’emphase sur des événements particuliers, parce qu’ils sont juste emblématiques d’un problème beaucoup plus large. J’espère aussi qu’on pose cette question à des réalisateurs, parce qu’à voir notre film, je crois que les gens se doutent un peu de ce qu’on pense du verdict (rires) ! Je je serais très curieuse d’avoir l’avis des hommes aussi.

Comme Cassie, l’héroïne du film, avez-vous des envies de vengeance ? Comment réagissez-vous quand on vous manque de respect ?

Carey Mulligan : On a toustes fait l’expérience du sexisme ordinaire, mais j’ai la chance de ne pas avoir connu des expériences difficiles comme celles de Cassie. Personnellement j’ai tendance à être un peu contraire à elle : quand on me maltraite ou me manque de respect, je me renferme. Je ne pense pas avoir la même genre de confiance, et les mêmes les mécanismes de défense qu’elle. Il n’y a aucune similarité dans notre façon de gérer nos problèmes !

EF : Cassie est un cas à part, c’est ce qui fait d’elle un personnage unique. C’est une femme qui a vécu une expérience traumatique – le genre qui arrive hélas à beaucoup d’entre nous – et qui refuse de faire ce que tout le monde s’accorde à dire qu’elle devrait faire : aller de l’avant. Au lieu de ça, elle fait ce que tout le monde nous a toujours dit qu’on ne devrait pas faire. Elle dit non, je ne lâcherai pas l’affaire. Et c’est intéressant de voir quelles perspectives effrayantes, quel vertige cette décison laisse entrevoir, pour nous tous. Parce que bien sûr, tout ça, lâcher prise, aller de l’avant, ça dépend de nous. La plupart des gens que je connais ont tendance à intérioriser le trauma, et il finit par ressortir d’une autre façon…

Le film porte aussi un message important sur sur l’amitié. La sororité, c’est important pour vous ?

CM : Oui, le film parle aussi d’amitié, et d’amour. Au fond, la vraie raison pour laquelle Carrie fait tout ça, c’est par amour. Elle veut corriger une injustice faite à quelqu’une qu’elle aime. Une sororité si forte, qu’en disparaissant ça a laissé un trou béant dans sa vie… Avec ma plus vieille amie, on s’est rencontrées quand j’avais sept ans, et on est encore très proches, et avec mes amies de l’école on fête nos anniversaires ensemble chaque année – en un sens, on affronte la vie ensemble. Mais professionnellement aussi, c’est merveilleux de rencontrer des personnes qui comprennent le monde comme vous, et veulent raconter le même genre d’histoires… J’ai vraiment trouvé ça avec Emerald. C’est quelqu’un qui m’inspire, qui me donne envie de donner le meilleur de moi-même, c’est précieux. Imaginez, on n’avait que 23 jours pour faire ce film ! C’était le tournage le plus court de ma carrière. Et on a réussi (rires).

EF : Oui c’était intense, mais du coup tout le monde a donné son max, et c’était une vraie expérience en commun, sans hiérarchie. Et je crois que sans Carey ça aurait été impossible – peu de gens sont aussi dévoués et brillants qu’elle. Mais elle a aussi ce truc – je ne sais pas si on peut dire qu’elle est « anti-précieuse », mais en gros elle ne fait pas de chichis : tu lui demandes un truc, elle y va et elle le fait. Souvent ça prend du temps pour défaire les couches de quelqu’un, mais Carey elle est prête direct, elle se déleste des couches elle-même, et avec une aisance folle. On peut être vraiment franches l’une avec l’autre. Bref, je la déteste (rires). 

CM : Elle va m’inclure dans tous ses prochains scénarios. Même pas besoin de rôle, juste pour que je sois sur le tournage, à traîner dans un coin (rires).

tu prends un dernier verre ? dans la tronche ?

Est-ce plus facile de faire des films sur ce genre de sujet après #MeToo ?

EF : Je ne sais pas, question difficile… Peut-être ? En même temps, je pense qu’il n’y a toujours pas beaucoup de films sur le sujet. Ce que je remarque, c’est qu’on interroge beaucoup plus les réalisatrices sur leur lien personnel avec le sujet de leur film, que les réalisateurs. C’est une dynamique fascinante, parce qu’on se retrouve plus souvent à justifier l’inspiration de notre travail par notre vie privée. Il y a davantage de séparation entre l’homme et l’artiste quand c’est un homme. Et pas seulement quand c’est un artiste, d’ailleurs. Mais ce qui est réjouissant, et j’espère vrai, c’est qu’on arrive à un moment dans nos sociétés où c’est en train de changer.

Carey, voyez-vous un lien entre votre engagement dans des camps de réfugiés en Jordanie et la question de la colère face à des injustices sociales ?

CM : Je travaille avec l’association War Child depuis 2014, et je me suis rendue dans plusieurs pays où ils travaillent. Beaucoup d’associations se concentrent sur les besoins primaires, comme la nourriture l’eau, l’éducation, mais avant eux je n’en avais pas vu qui traitaient l’impact psychologique d’une guerre sur un enfant. De quoi un enfant a besoin pour se sentir en sécurité ? Je crois fermement que chaque enfant a le droit à une enfance digne. Cela ne devrait pas être dicté par la loterie de l’endroit où tu es né. Si mon engagement part de quelque part, il part de ce sentiment-là. Mais ce n’est pas une question de rage ou de colère, c’est plutôt un privilège d’être associée à cela, de pouvoir rencontrer ces enfants, ces travailleurs et travailleuses, et de voir tout ça.

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PROMISING YOUNG WOMAN – NOTRE AVIS

Qu’est-il donc arrivé à Cassie ? Ancienne étudiante en médecine, cette jeune femme prometteuse a mystérieusement tout plaqué du jour au lendemain. Désormais trentenaire, elle travaille la journée dans un café. Mais la nuit, Cassie mène une double vie : rôdant en boite de nuit, elle assouvit ses envies de vengeance sur des proies masculines judicieusement choisies… Voilà un film original de bout en bout : du scénario malin (et oscarisé) au casting pétillant (Carey Mulligan, Laverne Cox, Alison Brie) en passant par la mise en scène colorée, et jusqu’à la B.O. qui décoiffe (‘Toxic’ de Britney repris au violon svp !). On pardonne même la love-story attendue, parce que c’est Bo Burnham. Un film jouissif et ambitieux, et porté par un féminisme à la fois frondeur et réaliste. On se réjouit qu’il trouve enfin le chemin des salles.

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