Céline Sciamma : « ‘Petite Maman’ milite pour qu’on regarde tout le sérieux des enfants »

première parution : Les Grenades (RTBF) – 30 juin 2021 (texte intégral)

Son premier film Naissance des Pieuvres, sorti en 2007, était porté par une jeune comédienne qui débutait, comme elle : Adèle Haenel.  Quinze ans et 4 films plus tard, Céline Sciamma s’est imposée comme une des nouvelles réalisatrices puissantes – et un des « female gaze » le plus importants – du cinéma français.

En 2019, son Portrait de la jeune fille en feu, histoire d’amour passionnée entre deux femmes dans la France du 18ème siècle, concourait pour la Palme d’Or au Festival de Cannes. Un film fiévreux, dans lequel on retrouvait Adèle Haenel, dans un rôle-titre écrit pour elle.

En 2020, son film est nommé aux Césars aux côtés de celui de Polanski. Quand le prix du Meilleur Réalisateur est remis à ce dernier, Céline Sciamma emboîtera le pas de son actrice quand Adèle, pleine de colère, décide de quitter la cérémonie – le fameux « on se lève et on se barre » que l’écrivaine Virginie Despentes écrira le lendemain dans la journal Libération.

En 2021, une pandémie et deux confinements plus tard, Céline Sciamma est de retour avec un nouveau film. Petite Maman raconte l’histoire de Nelly, 8 ans, dont la grand-mère vient de décéder. Avec Marion, sa maman, elles vident la maison familiale, et Marion partage ses souvenirs d’enfance avec Nelly. Et puis un matin, alors que sa mère a dû s’absenter, Nelly rencontre dans les bois une petite fille qui a le même style et le même âge qu’elle… et qui s’appelle Marion. Avec ses tons automnaux et son pitch teinté de science-fiction, ce nouveau film de la cinéaste peut surprendre par son changement de direction : on est clairement loin de la love-story en corsets.

Mais au fond, la cinéaste nous confie explorer les mêmes obsessions : des personnages à égalité, et une dramaturgie où la bienveillance l’emporte sur la manipulation. Un choix assumé, pour inonder notre imaginaire de nouveaux récits, d’autres façons de nous raconter – et de relationner.

Céline Sciamma, pour les spectatrices et spectateurs, ce nouveau film, plutôt intimiste et enfantin, peut sembler a première vue très différent de Portrait, si flamboyant et fiévreux. Mais peut-être n’avez-vous pas le même regard ? Comment voyez-vous ces deux films l’un par rapport à l’autre ?

Entre les deux, je ressens qu’il y a une différence, quelque chose de plus léger à fabriquer. De plus court, déjà ! Pour moi c’est le film d’après Portrait, en tout cas. En termes de travail, c’est sûr que c’est une expérience beaucoup plus ramassée. Portrait c’était 5 ans d’écriture, ça a pris beaucoup de place. Et Petite Maman est un film complètement dans la lignée des nouveaux plaisirs que j’ai eus sur Portrait : le réalisme magique, mais aussi la confiance que m’a donnée Portrait pour mettre toute ma croyance dans les outils du cinéma, dans my craft, pour justement faire cet objet. Qui a l’air peut-être plus modeste, mais qui est plein de la confiance et du courage que m’a donné l’expérience précédente. Y compris celui de dire ‘Ben ouais, ça dure 1h10, et ouais ça s’adresse aux adultes et aux enfants’ (rires). C’est le même type d’expérience cinéma que Portrait, pour moi, mais encore plus démocratique. C’est-à-dire, qui s’adresse à encore plus de gens. Il y a un vrai lien entre les deux films, pour moi.

« Mes films se tiennent la main »

Si vos films diffèrent dans leur fabrication, y a-t-il un thème, une obsession que vous creusez en tant qu’autrice, et qu’on retrouverait dans toute votre œuvre ?

Oui, complètement, mes films se tiennent la main, en fait – tous. J’ai toujours l’impression d’aller plus loin dans mes idées, c’est pour ça que je n’arrive pas du tout à créer d’hiérarchie. Il y avait cette même volonté révolutionnaire dans Portrait. Révolutionnaire dans le sens des révolutions intérieures chez les spectatrices et spectateurs. Chaque film est une nouvelle idée, mais je continue à faire des films qui regardent le spectateur, où il se sent regardé, se sent vu. 

La métamorphose, ça pourrait être un thème qu’on retrouve dans tous vos films, en filigrane ?

Oui, et puis l’idée que je pousse de plus en plus de film en film, de personnages à égalité. Dans Portrait c’était appliqué au dialogue amoureux ; ici il y a l’idée d’abolir la hiérarchie généalogique grâce au fantastique. Grâce au cinéma. On met nos généalogies à l’horizontale – pas juste avec la mère et la fille, mais avec la grand-mère aussi. Même l’idée de casting – qui est une idée de mise en scène, qui est de caster des sœurs nées le même jour…

« Le casting, c’est de la mise en scène. »

Elles ne sont pas jumelles ?

Si, elles sont jumelles. 

J’ai eu un mini doute quand même.

Parce que je ne les ai pas filmées comme des jumelles, et qu’elles ne se vivent pas comme des jumelles. Mais c’était moins pour travailler sur leur caractère identique, que sur l’égalité. Il y a vraiment l’idée pour le spectateur qu’elles se rencontrent exactement au même moment de leur vie. Voilà comment le casting s’est décidé. Le casting, c’est de la mise en scène. C’est pas juste ah, j’ai trouvé cette petite perle… Après, bien sûr, on rentre dans la collaboration, l’interprétation, l’incarnation. Mais dans le casting, il y a déjà pour moi une idée de mise en scène. L’envie qu’il y ait vraiment de la magie pour le spectateur, qu’il n’y ait aucun doute sur le fait qu’elles se rencontrent exactement au même moment de leur vie.

C’est vrai que cette question de l’égalité entre les personnages, et aussi la question d’une dramaturgie sans conflit, de personnages qui sont toujours dans la bonne foi, qui essayent de se comprendre, qui ne sont pas dans la manipulation, c’est vraiment quelque chose que je pousse de film en film. Et là vraiment, aussi. Alors même qu’on est dans un récit de voyage dans le temps, avec des paradoxes temporels, des questions à poser sur le futur, une sorte de résilience quasi préinscrite dans la dramaturgie, comme dans Retour vers le Futur d’ailleurs : on revient avec quelque chose, on a gagné quelque chose. Là, c’est vraiment l’idée d’un temps partagé à égalité, et d’une machine à voyager dans le temps qui est l’opportunité de passer du temps ensemble. Ca poursuit vraiment des idées, dans une forme de conte philosophique, qui m’animent. Et qui me font expérimenter. 

« On ne sait pas si c’est vrai, mais le bénéfice est réel. »

Égalité, bienveillance, absence de conflits… En fait Petite Maman est une sorte de Retour vers le futur... mais disons, avec des ‘valeurs’ de ‘gauche‘… !

Retour vers le futur, c’est un de mes films préférés, j’adore ce film ! Mais en effet c’est un film qui a un rapport au capital – c’est pour ça que c’est 100% un film d’Hollywood des années 80. Mais pour le coup il est marqué par cette époque-là. C’est l’histoire d’un adolescent dans la précarité : son frère est en prison, sa mère est alcoolique, son père est un écrivain raté, personne ne s’aime… Et quand il revient, le bénéfice, c’est : la bourgeoisie. En tout cas, il y a de l’argent. Il y a une rentabilité du voyage dans le temps, quoi ! Et ici aussi pour le coup il y en a une, mais qui est : la compréhension, les retrouvailles. On ne sait pas si c’est vrai, mais le bénéfice est réel. Et c’est pour ça que je fais le film. J’ai pas envie qu’on sache si c’est vécu ou pas, parce que c’est vécu par le spectateur. Et au final, pour nous aussi, les conséquences peuvent être réelles : une amie m’a dit « maintenant quand j’ai un conflit avec mon père, je nous imagine faire une cabane tous les deux, et ça va mieux ». Mon rêve, ce serait que chacun puisse avoir un nouvel outil de fiction – pour se consoler, dialoguer avec les gens qui ne sont plus là, qui sont loin, ou avec qui on n’arrive pas à dialoguer… Le bénéfice du dialogue par l’imaginaire, il est réel. D’ailleurs, toutes nos psychothérapies se font sur des fictions. Œdipe, c’est une fiction qui structure à la fois nos lectures de nous-mêmes, et le soin qu’on prend de nous. Or, c’est fondé sur des rivalités affectives ; c’est quand même fou. Mais on peut proposer d’autres fictions, avec d’autres types de rapports affectifs, affectueux, qui peuvent être des moyens de lecture de nous-mêmes, et de nos vies, aussi puissants que celles qui sont canoniques depuis… pas si longtemps que ça en plus ! On peut en inventer d’autres, tranquille. 

.

« Qui a le droit de faire des enfants, qui n’a pas le droit d’en faire : cette mascarade, ça commence à se voir. »

Quelle dimension politique vous voyez dans Petite Maman, partant du principe que tout film en a une ?

Celle-là, des politiques de nos mythologies affectives. Et puis aussi, surtout, les enfants. Le film milite pour que les enfants soient regardés avec sérieux, et surtout qu’on regarde tout le sérieux des enfants. C’est pour ça aussi que j’ai pensé au film pour qu’il soit vu aussi par des enfants, avec des adultes. C’est pour ça qu’il est court aussi, et que je l’ai « mis au monde » très vite, parce qu’on était dans une pandémie, dans laquelle les enfants n’ont absolument pas été respectés. On fait comme s’ils n’étaient pas au courant des politiques morbides autour d’eux – mais il n’y a pas un enfant qui est plus au courant de l’inaction du Ministre de l’Éducation Nationale, bien plus que vous ou moi. Il sait que la classe n’a pas de détecteur de Co2, parce que la fenêtre est ouverte et qu’il a froid. Ils vivent ces politiques morbides, ils entendent la radio, qu’on ne s’adresse pas à eux. En Nouvelle-Zélande, Jacinda Adern s’est adressée aux enfants, donc c’est possible. On fait toujours comme si les enfants c’était les citoyens du futur, or c’est des citoyens du présent. Et les enfants français en plus, bonjour : vous avez 10 ans aujourd’hui, vous avez connu 2 grosses vagues d’attentats qui ont militarisé votre quotidien scolaire, vraiment y a des militaires dans votre école. En France, la 2ème vague de #MeToo, ce fut #MeTooInceste… Penser que ça ne les impacte pas, qu’ils n’en parlent pas entre eux, c’est d’un mépris absolu. S’il y a une idée politique derrière Petite Maman, c’est de vraiment les respecter davantage. Ils sont instrumentalisés tout le temps, « il faut protéger les enfants de » : on voit bien que ça produit des politiques morbides – et qui ne les protègent pas. En voulant les protéger des inconnus dans la rue, on ne les protège pas des agresseurs chez eux. Cette mascarade, ça commence à se voir : qui a le droit de faire des enfants, qui n’a pas le droit d’en faire… Je vis dans un pays où je n’ai pas le droit de faire d’enfants, quand même. C’est des générations entières de femmes qui n’en auront pas. Tout ça participe à l’instrumentalisation des enfants. Aujourd’hui en France, y a plus un enfant qui défile dans la rue, parce que les violences policières sont partout ; mais en revanche les enfants de la Manif Pour Tous, ça c’est OK, c’est pas de l’instrumentalisation ? Des centaines d’enfants queer en train de défiler contre eux-mêmes, leur propre futur, leur présent… Bref, là on part dans (rires)… 

On est 100% d’accord… Quel est votre rapport à la maternité ? Est-ce qu’il a nourri aussi le film ?

Ce que je veux surtout, c’est donner du pouvoir politique aux mères. Restaurer la place dans la cité des mères et des enfants. Moi il se trouve que j’ai pas d’enfants, donc ma façon de pouvoir, participer disons, c’est celle-là : donner des histoires, des images, célébrer.

C’est votre premier film tourné en studio. Il y a ce côté ‘maison de poupée’…

Bien sûr, c’était absolument ludique, le studio. J’avais tourné juste une scène en studio dans Portrait, celle de la reconstitution du salon du Louvre, dans exactement le même studio à Épinay. Ca m’a vraiment plu, je ne pouvais pas l’anticiper, mais ouais, c’est le côté ‘la grande triche’ (rires) ! J’avais vraiment envie de ce terrain de jeu, et de ce niveau d’intervention. Choisir toutes les couleurs, toutes les matières… Et aussi, bon, c’est vrai que je suis obsédée par les couloirs dans mes films, et pour la première fois je me suis dit : « voilà, j’ai un couloir qui va me permettre d’avoir un travelling à tel rythme… »

« J’ai pu reconstituer les intérieurs de mon enfance »

Les décisions ne sont pas imposées par la géographie mais l’inverse…

Exactement. On cherche toujours globalement des lieux qui correspondent à nos désirs, donc on ne laisse pas imposer. Mais là d’un coup, on crée des espaces de mise en scène sur-mesure, pour le rythme du film. Et puis il y a une chose très belle pour moi, même si c’est plus anecdotique pour le reste du monde, mais j’ai pu reconstituer les intérieurs de mon enfance. Ce couloir, cette apparition de la grand-mère avec sa canne, pour moi c’est quasiment la reconstitution d’une image intime. C’est la première fois, vraiment, que j’ai joué à ça. Bon, c’est tellement intime que ça n’a pas d’impact sur le film, mais j’ai beaucoup aimé ce travail de construire une maison, la dessiner soi-même, ce que ça engageait comme discussion avec les collaborateurices…On se retrouve à discuter du moindre interrupteur ! Et comme je voulais vraiment que le film ne soit pas situé dans une époque précise, il fallait que cet intérieur puisse correspondre à quasiment un demi-siècle d’intérieurs français ! Il fallait que qu’il puisse exister dans les années 50, 80, et aujourd’hui !

Sans trop marquer, ni que ça fasse trop neutre…

C’est des détails très drôles à chercher, pour le coup, c’est pas du tout des prises de tête. Comme sur les costumes, j’avais vraiment envie que les chaussures de la petite Marion existent dans les années 50 comme aujourd’hui. Pour arriver à créer cet espace où un enfant d’aujourd’hui s’y retrouve, mais aussi un enfant des années 80, ou… 50 ! C’est l’avantage de construire tout. On invente vraiment les règles du jeu. Les papiers peints, on les à peint nous-mêmes… ! C’est une espèce de cinéma total, qui est en même temps avec les mêmes outils que Méliès, Alice Guy : c’est le studio, la magie dans la coupe… 

Mais aussi de quand on est petit, qu’on bricole…

Ouais, c’est ce décor enfantin, et c’était hyper-agréable de jouer avec des enfants dans un décor comme ça, de les faire jouer à jouer… Y avait quelque chose d’un cinéma premier, d’une espèce d’enfance de l’art, c’était hyper agréable de découvrir ça avec elles, et moi aussi je découvrais ça : y a pas de plafond (rires) enfin y a 30 mètres de hauteur sous plafond !

Prochain film ou série à voir ? 

Prochain film à voir : Nomadland, j’ai hâte. Prochaine série : Moments in Love, la Saison 3 de Master of None. 

Céline Sciamma (c) Claire Mathon

visuels : Cinéart

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.