(archives) Athènes brûle

Depuis deux jours j’entends parler de ma ville qui brûle, les articles poignants sur les monuments historiques en flammes et les résistants de la seconde guerre mondiale gazés aux lacrymogènes, les photos des manifestants par milliers et les pierres lancées contre les murs de la banque de Grèce, et je ne peux m’empêcher d’être horrifiée par ce saccage, d’avoir le cœur brisé par les images et les informations que je reçois, et quand on m’en parle, je hoche la tête de façon résignée. Bien sûr, je condamne cette violence comme toutes, ne serait-ce que par principe et encore davantage parce que c’est chez moi que ça brûle, maudissant les casseurs, ceux qui le font poussés par leurs idéaux anarchistes comme ceux qui, infiltrés, travaillent tranquillement au service de la police, comme des photos qui apparaissent dernièrement sur des réseaux sociaux semblent l’affirmer. Bien sûr que ce n’est pas une solution, bien sûr que le patrimoine historique est précieux, que les vies humaines aussi, et que je casse mes ongles plus souvent que des gueules, c’est une évidence que je contesterai pas.

Mais quelque part, cette fois-ci, je comprends cette violence. Je n’ai jamais les poings qui démangent, je ne jette pas de pavés et je n’ai combattu contre personne. Mais depuis deux jours quand je parle de ça, ma gorge se serre et j’ai envie de taper sur les tables, je vois danser les chiffres des salaires minimum étouffés, des soins de santé inexistants, des fonds de caisse qu’on peut toucher avec la paume de nos mains sur les factures gonflées et qu’on gonfle encore, et je m’entends gueuler que ce n’est pas possible, on ne peut plus serrer une ceinture qui n’a plus de trous ; après des mois où on parle Grèce et crise, chômage, suicides et sans-abris, héroïne sur les trottoirs et gel des retraites, qu’on s’indigne de Wall Street au carré de Moscou à scander des protestations à base de 99% et que je vois passer des articles du Monde aux quotidiens gratuits à lire sur les spéculations banquières et les culs-de-sac du capitalisme, après tout ça, comment ne pas me dire que putain, de tous ces cris de colère, j’entends l’écho d’ici. 

Je ne suis pas du genre à manier la barre à mine, mais à leur place je ne verrais plus rien d’autre à faire non plus. A leur place aussi, je ne verrais pas d’autre solution, à part sortir dans les rues et hurler comme une malade, à gonfler mes poumons à les faire écater, jusqu’à ce que j’aie les joues violettes et les yeux gonflés. De toutes façons j’ai la nette impression qu’on ne m’entendrait pas. Alors je hurlerais de plus belle, pour leur faire les pieds, jusqu’à ce que mes cris résonnent jusqu’à l’assemblée, ses evzones et ses cinémas qui brûlent. Etonnant ? Face aux décisions qui étaient prises au Parlement à Athènes ce soir-là, aucun grec n’était trop fainéant pour rester chez lui : encore un stéréotype qui s’effondre avec les marbres calcinés de la place Κοραή, n’est-ce pas. Quand on n’a plus de jetons, même si on a triché, on se retire. Je ne suis une non-violente mais je regarde les pavés par terre, les traces rouges sur les murs, les bancs qui brûlent, et je comprends, quelque part, ce que je vois, je comprends les murs noircis par la fumée et les passants ébahis devant.

“Athènes brûle, c’est à prendre au sens propre comme au figuré. Alors nous la cassons”. Ca ne nous rendra pas plus riches, ça ne nous rendra pas plus grands. Ca ne nous rendra pas plus heureux non plus. Mais à ce stade-ci, quand la misère politique et économique te conscientise au point de te glacer le sang, c’est comme les températures négatives. C’est tellement froid que ça brûle.


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