Le Passé : Asghar Fahradi, l’art du non-dit [interview]

Première publication : L’Avenir – 29 mai 2013.

Après le succès d’ «Une séparation», l’Iranien Farhadi revient avec «Le Passé». Primé à Cannes via Bérénice Béjo, tourné en français, que le réalisateur ne parle pas, il explore les mêmes thèmes familiaux avec une narration délicate et un scénario mystérieux. Interview.

 

Asghar Farhadi, votre film précédent parlait d’une rupture. Cette fois, un couple se revoit après quatre ans pour finaliser le divorce. Bien que les personnages ne soient pas les mêmes, peut-on considérer « Le Passé » comme une suite thématique à « Une séparation » ?

Je pense que je peux dire à propos de tous de mes films que leur thème n’est pas unique. Ils sont multiples, tout dépend de l’angle d’approche que l’on choisit. Et pour ces deux films-ci, c’est vrai qu’il y a des thèmes communs, tout commence aussi par un couple. Mais il y a aussi de grandes différences dans la façon dont les choses se déroulent.

Dans vos films, le scénario est assez complexe. Vous laissez de la place à l’incertitude et au doute, et on ne voit pas ça très souvent. Pensez-vous que le cinéma contemporain simplifie trop les choses de la vie ?

Je pense que le cinéma contemporain, comme vous l’appelez, contrairement à ce qu’il montre, paraît très sûr de lui, mais fait preuve de beaucoup de failles de confiance, en lui-même et en son public. Il donne l’impression de quelqu’un qui se donne un mal fou pour qu’on l’aime. La plupart des films contemporains sont beaucoup trop explicatifs. C’est un manque de respect envers le spectateur : on veut tout lui expliquer parce qu’on croit que seul il ne comprendrait pas. Il y a là pour moi une forme de condescendance. Ce qui m’intéresse dans la création d’un film, c’est de donner des indices, et c’est au spectateur de constituer le reste. Ce que l’on ne dit pas importe infiniment plus que ce qu’on dit. Plus j’avance dans ma filmographie, plus j’essaye de donner de la place au non-dit, et de créer de la confusion.

Ce film-ci se déroule en France : les personnages s’expriment-ils différemment, plus directement ?

Dans les films précédents, l’élément déclencheur de la crise a lieu sous les yeux du spectateur, au présent. Alors qu’ici tout a eu lieu dans le passé. Les personnages sont donc dans une évocation incessante, et ça les rend plus bavards. Mais on se rend compte que plus ils essayent d’être explicites, plus les choses sont confuses.

C’est-à-dire ?

Il me semble que dans la vie, quand on s’explique trop, c’est qu’on pense que l’autre ne nous comprend pas. Donc on rajoute à la confusion. La longueur ou la lourdeur d’une conversation n’est pas la preuve de sa réussite. Je pense que quand on s’exprime beaucoup, c’est qu’il y a quelque chose qui ne passe pas.

Vos films sont très écrits mais il y a une forte impression de naturel. Comment obtient-on ce naturel quand on ne parle pas la langue des acteurs ?

Je ne connais pas la langue française, mais je connais la langue de mes personnages. Je sais ce qu’ils sont en train de dire. J’ai écrit des dialogues, ma traductrice les a adaptés et elle m’a expliqué la façon dont elle a travaillé. Je connaissais le sous-texte, les connotations, et je les ai écoutées de nombreuses fois avant le tournage, donc j’étais familier avec la langue.

Un mot sur notre compatriote Pauline Burlet. Comment a-t-elle obtenu le rôle de Lucie ?

On a fait un casting, et l’agent m’a fait voir beaucoup d’essais filmés avec des jeunes filles. Dès que j’ai vu celui de Pauline, je l’ai remarquée en raison d’une profondeur dans son regard. Je l’ai vue à plusieurs reprises et j’ai été marqué par sa motivation. Elle s’est complètement donnée pour ce film, elle a fait un travail impressionnant et je suis très satisfait. Parfois j’ai l’impression que c’est ma propre fille.

 

LE PASSÉ

D’Asghar Farhadi. Avec Bérénice Béjo, Tahar Rahim, Pauline Burlet… Durée : 2 h 10. Sortie Belgique : 29 mai 2013 

Dans son pavillon de banlieue près des rails du RER, Marie mène plusieurs combats : son travail en pharmacie, les enfants de ses deux mariages, et les embûches de son couple avec Samir, dont elle attend un enfant. Après quatre ans de séparation, elle demande à son ex-mari de revenir d’Iran pour finaliser les papiers du divorce. Le passé et tout le poids de ses non-dits font alors irruption dans la vie de cette femme qui gère déjà tant bien que mal son rapport difficile avec sa fille Lucie.

Comme d’habitude, le réalisateur iranien, qui a tourné hors de ses frontières pour la première fois, explore délicatement mais sans concessions les relations complexes au sein du noyau familial et par extension de la société. Grâce à une direction d’acteurs soignée et un scénario minutieux, il rentre sous la peau du spectateur pour dévoiler, lentement mais sûrement, toute la complexité et l’universalité de son cinéma.

 

 

crédit photos : Cinéart / Festival de Cannes / Habib Majidi, SMPSP

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