Isabelle Huppert : « Michael Haneke n’est pas intéressé par la psychologie de ses films »

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pendant l’interview à Cannes #photoenshmet
Première parution : Metro Belgique – 11 octobre 2017

Cannes – Entre Isabelle Huppert et Michael Haneke, c’est une longue histoire d’amour… professionnelle. Une histoire que le festival de Cannes connaît bien, puisqu’elle a commencé avec ‘La Pianiste’, Grand Prix et Prix d’Interprétation féminine en 2001. En 2009, elle est la Présidente du jury qui offre au cinéaste autrichien sa première palme d’Or : ‘Le Ruban Blanc’. Quatre ans après avoir joué dans la deuxième (‘Amour’), l’actrice la plus internationale de France (Golden Globe pour ‘Elle’ début 2017) retrouve son réalisateur fétiche dans ‘Happy End’. Une satire bourgeoise glaciale, présentée – devinez où…

 

Tout d’abord, un mot sur vos retrouvailles avec Michael Haneke avec ce film…

Isabelle Huppert : « C’était très facile, très évident. C’est probablement une des raisons pour lesquelles j’aime travailler avec lui. Après ça dépend des scènes bien sûr – certaines sont plus difficiles que d’autres. Mais même si on ne se voit pas souvent, mais nous sommes très bons amis et nous avons beaucoup d’affection l’un pour l’autre. J’aime le regarder travailler, le voir chercher le bon cadre… Tout son travail sur un plateau tourne autour de ça : trouver le bon cadrage. Il veut rendre les choses le plus vraies possible, et c’est ce qui est d’habitude le plus difficile au cinéma : rendre crédibles des situations qui par définition, ne sont pas vraies. L’aspect le plus difficile de ça, c’est quand une scène est très technique, ou très physique. Mais il n’est en aucun cas intéressé par la psychologie du film, ou ce genre de choses. »

Dans une scène, par exemple, votre personnage casse le doigt de quelqu’un…

« Oui, cette scène on a dû la tourner… je ne sais pas, peut-être 45 fois (rires) ! C’est un bon exemple car ça résume bien le film, même si évidemment je ne lui casse pas vraiment le doigt : c’est un geste extrêmement violent, et à la fois qui ne veut pas être vu. Elle fait comme si de rien n’était. Tout le film parle de ça : une violence extrême, mais qui reste cachée. Elle implose, mais elle n’explose jamais. »

C’est une scène glaçante, mais quelque part drôle aussi…

« Bien sûr c’est drôle, parce que la situation est tellement incroyable. Les choses les plus incroyables deviennent drôles, juste parce qu’on n’arrive pas à les croire. »

Est-ce que le film est un commentaire sur la société actuelle ?

« Ça en a tout l’air (sourire). Chacun y voit ce qu’il veut, mais de tous les films de Michael Haneke, c’est sans doute le plus directement, je dirais, politique. Il parle de notre réalité, donc en ce sens c’est un film politique. C’est une fiction, mais c’est tellement réaliste qu’on l’oublierait presque. »

Vous avez dit que Haneke ne se préoccupe pas de l’aspect psychologique quand il fait un film. Et vous ?

« Non, je n’en ai pas besoin. Je suis une actrice, ce n’est pas mon film. C’est la vision et les décisions de Michael, et je fais partie de cette vision parce que je suis son actrice. Mais je n’ai aucune déclaration à faire sur le film. C’est à Michael de le faire, pas à moi. »

Avec ‘Elle’ de Paul Verhoeven, présenté l’an dernier à Cannes, vous avez gagné Golden Globe, reçu une nomination à l’Oscar… Est-ce que ça a changé quelque chose pour vous, cette reconnaissance ?

« Bien sûr. Je ne dirais pas qu’aujourd’hui tous les Américains me connaissent, mais c’est sûr que d’un seul coup, vous recevez beaucoup d’attention. Mais je ne dirais pas que c’est un changement radical non plus, je reste une actrice française qui vit en France. »

Feriez-vous un film de studios ? Un film de superhéros ?

« Oui, pourquoi pas, bien sûr. Mais ils ne font pas que des films de superhéros à Hollywood, ils font aussi plein de choses différentes ! »

 

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‘C’est quoi ce scénario ?’

 

C’est votre quantième festival de Cannes ?

« Oh ! Je ne sais pas, peut-être (réfléchit) ma 23ème fois. »

Après tout ce temps, vous êtes blasée ou c’est encore une excitation ?

« Non, je ne suis pas blasée du tout. Chaque année est différente. Cette année, on a célébré le 70ème anniversaire, c’était un moment magnifique. Tous ces gens (une centaine de figures mythiques du cinéma, NDLR) rassemblés au même endroit, le photocall, la soirée… Ils ont monté des images des anciennes cérémonies… ça restera un très beau souvenir. »

Quel est le plus gros changement que vous avez vu à Cannes ces 20 dernières années ?

« Je dirais le système de sécurité, malheureusement. Et cette année tout le monde a bien vu qu’il était plus important que jamais. Ça montre les changements du monde actuel. »

 Alors, est-ce que ‘Happy End’ a vraiment un happy end ?

« C’est à vous de décider (rires) ! Qu’en pensez-vous ? C’est un film qui pose plein de questions, mais je n’ai pas les réponses (sourire). »

 

Happy End

C’est l’histoire d’une famille bourgeoise en crise, dans laquelle tout se disloque. Le grand-père (Trintignant) a perdu goût à la vie. Sa fille Anne (Huppert) gère l’entreprise familiale d’une main de fer, mais son fils lui échappe. Thomas (Kassovitz), son fils, est volage et inconstant. Suite à un incident, Eve, la fille de Thomas, est accueillie dans la maison. Une belle maison à Calais, près de la tristement célèbre ‘jungle’. A travers cette famille, c’est notre société en crise que Haneke veut viser, dans un film qui est un condensé de ses obsessions : la technologie et les écrans (‘Bennny’s Video’), la fin de vie (‘Amour’), la cruauté enfantine (‘Le Ruban Blanc’) … Haneke n’est pas du genre à expliquer ses films, qui sont toujours à interpréter. Mais il nous semble qu’aucun n’a été aussi cryptique et effacé que celui-ci, qui effleure ses sujets sans jamais les désamorcer (la question des réfugiés restant en périphérie). A l’instar de ses personnages, ‘Happy End’ évite la confrontation. Il nous a fait plutôt penser à un ‘best-of’ de sa filmographie. Un ‘best-of’ techniquement irréprochable bien sûr, et comme toujours, glacial et acerbe.

 

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