Amandine Gay, réalisatrice de ‘Ouvrir la voix’ : « Les discriminations masquent un rapport de force »

Première parution : L’Avenir, 1er décembre 2017 / Metro Belgique, 4 décembre 2017

Combien de Belges sont noirs ? Combien d’hommes et de femmes noir(es) en Belgique ? Combien d’origine arabe, africaine, asiatique ? Pays européen au passé colonial, la Belgique a une part importante de sa population issue de l’immigration. Cette diversité est-elle représentée dans nos cinémas ? Réponse : pas vraiment. Pas du tout ? Rassemblement de témoignages de femmes noires de France et de Belgique, le documentaire ‘Ouvrir La Voix’ d’Amandine Gay, auteure et universitaire militante, comble un vide béant.

 

Le film est né d’un constat : il y a besoin d’ouvrir la voix des femmes noires francophones au cinéma, qui ne sont pas ou peu représentées…

La première étape, c’est que j’étais comédienne, donc effectivement ça commence avec ça, en voyant que la représentation des femmes noires dans le monde audiovisuel en France était vraiment problématique. C’est-à-dire qu’il y a deux grands axes, en règle générale : la délinquance, ou la migration. Et souvent, dans les deux cas, c’est des histoires tragiques, et malheureuses. Donc j’ai d’abord commencé par écrire des programmes courts de fiction, en me disant que le problème c’était que, vraisemblablement, le monde du cinéma et de la télé en général, est extra-Blanc, et que ça commençait par comment on écrit ces histoires. Déjà, on a du mal à nous caster dans des rôles où ce n’est pas écrit expressément que le personnage est noir. Quand on cherche une étudiante de 18-25 ans, il faudrait forcément qu’elle soit blanche ? Donc je me suis dit que j’allais créer moi-même des personnages noirs, qui sont décrits de façon à ce que, d’une, on soit obligé de prendre une personne noire, et de deux, qu’elle ait un rôle qui ne soit pas stéréotypé.

Que le fait qu’elle soit noire ne soit pas le centre de l’histoire…

Oui, aussi. Parce que c’est ça la question : il n’y a pas de possibilité de banalité, dans la représentation des personnes noires dans le cinéma francophone : il faut que notre présence fasse partie de l’histoire, dans le sens de : c’es un couple mixte alors il y a des problèmes, ou c’est pour parler de la ‘banlieue’… Mais c’est ce que je dis, même en banlieue – toute la migration du BuMiDom en France, par exemple, les migrations qui viennent de la Caraïbe, organisée dans les années 70 pour faire venir la jeunesse caribéenne en particulier…

En gros de la main d’œuvre…

Oui, de la main d’œuvre pour le petit fonctionnariat, c’est de là que ça vient le fait qu’il y ait beaucoup d’Antillais employés de la Poste, etc, ça vient de là. Tous ces gens là, souvent ils vivent en banlieue parisienne, parce que la grosse majorité des caribéens de France vivent en région parisienne, et en fait c’est on va dire, une petite classe moyenne : une mère infirmière, un père postier ou policier, c’est souvent un peu ça le couple caribéen-type pour la génération la plus âgée… Mais enfin, c’est des gens qui des fois vivent dans un petit pavillon, ou même s’ils vivent dans un cité, ils ont aussi une forme de, ouais, de banalité. Et la petite famille noire, banale, sans histoires, on ne trouve pas ça au cinéma en France. Il faut toujours que ce soit un couple mixte.

Sinon, comme c’est dit dans le documentaire, on va dire que c’est du ‘communautarisme’… Alors qu’un film avec uniquement des blancs, c’est ‘juste’ un film.

Exactement. C’est aussi la question de l’universel. On aura avancé en France – et d’ailleurs en Belgique ou en Suisse ou au Québec, j’avoue ne pas très bien connaître le cinéma belge, mais vu ce qu’on m’a dit au Québec et en Suisse je pense que ce n’est pas très différent (rires) – le jour où quand dans un film il y aura écrit ‘La famille Durand, Truc ou Machin’, il se trouvera que c’est une famille noire, comme n’importe quelle autre. C’est pour ça que je parle de banalité. Non seulement c’est dur d’être représentées, mais c’est encore plus dur d’arriver à cette banalité, dans la représentation. J’attends le jour où on quand on écrit un personnage, on fait passer les auditions à tout le monde. Et ça vaut pour les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, les personnes en situation de handicap…. C’est pareil. Encore une fois, c’est pareil : le rôle de Pauline la secrétaire, ça peut très bien être une fille en chaise roulante ! D’autant plus que le secrétariat, ça se fait assis ! Sérieusement, il y a plein de façons de mettre de la ‘diversité’, j’aime pas ce mot, mais en tout cas de représenter une pluralité de personnes… En plus il y a vraiment des stratagèmes qui peuvent être mis en place. Donc la question c’est : est-ce qu’on se soucie de représenter toute la société, ou est-ce qu’on s’en dit que de temps en temps on va mettre une touche de couleur si on veut que ce soit ‘exotique’ ou ‘choquant’ ?

Origine du souci : les femmes noires ne sont pas représentées au cinéma parce qu’il n’y a personne à la source, pour les représenter. Tu as essayé  d’introduire cette représentation, cette banalité, mais on t’a dit que tes scénarios étaient ‘trop américains’ et que ‘des lesbiennes sommelières ça n’existe pas en France’. Tu te sens seule, dans ce milieu ?

Comme scénariste ou comme comédienne ? Des comédiennes [noires], il y en a, le problème c’est dans quelles conditions on travaille. Par exemple dans le film, Sabine Pakora dit : ‘Je fais ce métier, mais comment ?’ Cette question-là, elle se pose aussi. Moi j’ai arrêté par exemple, parce que ça m’était devenu insupportable : comment accepter de renforcer des clichés et des stéréotypes dans mon travail alimentaire, alors que j’essaye par ailleurs de les déconstruire dans mon travail militant ? Ca ne fonctionnait plus. Mais des comédiennes noires en France, oui, il y en a. Après, la question c’est est-ce qu’elles travaillent, et qu’est-ce qu’elles se voient offrir comme rôles ? Après niveau scénaristes, alors là effectivement : déjà, on est en France, donc des scénaristes femmes, déjà, globalement… c’est tendu. Il y a un gros problème de parité en France, au niveau du cinéma et de l’audiovisuel. Dès qu’on rentre dans les jobs techniques, c’est difficile d’accès – sauf un : scripte. Ca pose la question de la féminisation des jobs. Avant, quand c’était un travail fastidieux, les monteurs étaient des monteuses. Parce qu’il fallait faire le découpage, le collage, c’était un métier vraiment investi par les femmes. Maintenant que c’est du montage numérique, on voit que ça devient un métier à prédominance masculine. C’est les hommes qu’on va faire travailler plus facilement. Donc c’est une question générale dans le monde du cinéma : il y a un gros problème sur la place des femmes dans les métiers techniques. Et après, dès qu’on commence à ajouter justement les identités complexes, les femmes noires, arabes, asiatiques, scénaristes… effectivement il y en a très peu. Et comme c’est un des trois ‘métiers-tremplin’, avec premier assistant(e) ou chef opérateur-trice, qui permettent de passer à la réalisation, ben s’il n’a pas de femme noire, arabe ou asiatique par exemple dans un de ces postes, comment devenir ensuite réalisatrice ? C’est aussi ça la question. Donc oui, on est relativement, voire très esseulées.

Quand au Festival de Cannes on dit chaque année qu’il n’y a pas assez de femmes en Sélection Officielle, c’est la partie visible de l’iceberg. En amont, combien de films de femmes sont envoyés aux sélectionneurs ?

Et surtout, combien de ces films de femmes sont sélectionnés. Je pense qu’ils en reçoivent beaucoup…

Pas autant que d’hommes, non ?

Oui et non, ça dépend de comment les films sont faits. Aujourd’hui avec le numérique, il y a quand même de plus en plus de femmes qui passent à la réalisation, par elles-mêmes. La question, c’est quels sont les critères de sélection ? Qui est dans le jury ? Si les comités de sélection sont majoritairement masculins, il y a peu de chances qu’ils choisissent des films de femmes. C’est pour ça qu’il y a si peu de films de femmes sélectionnés, et encore moins de Palmes d’Or…

Une seule, et encore, ex-aequo ! Ca rejoint le débat #OscarsSoWhite… C’est important avant tout de reconnaître que le problème est structurel.  

C’est pour ça que c’est important d’arriver à révéler aussi, justement, les structures de pouvoir. L’enjeu en fait, ce n’est pas tant ce qui est soumis, c’est vraiment qui est sur les comités de sélection. Est-ce que les comités de sélection sont vraiment montés de façon transparente ? A-t-on vraiment le souci de faire émerger des auteurs, bon je vais quand même employer le terme, ‘issus de la diversité’ ? Si la question n’est même pas thématisée, c’est impossible. C’est aussi ça qui se passe en France. On est sur plein d’enjeux qui ne sont même pas thématisés. On ne se pose même pas la question : Est-ce qu’on veut atteindre – là, récemment, l’office national du film au Québec, la SODEC, institution de financement des films, se sont mis comme objectif d’atteindre d’ici 2020 la parité sur les budgets ! Parce que c’est ça l’enjeu : à qui on donne l’argent. Donc plutôt que de dire : « Ce serait bien de faire émerger, etc », on met directement en place des mesures correctrices d’inégalité (et non pas de discrimination positive, sous-entendant qu’un groupe habituellement majoritaire va être discriminé, NDLR) qui permettent, sur des critères précis, de faire arriver les femmes dans le monde du cinéma. Comment ? En fixant des objectifs de parité dans les projets qu’on finance. En ayant le souci de représenter les femmes. Voilà comment on change les choses. Quand je me retrouve avec des gens de l’industrie, je donne souvent des exemples très concrets, comme les BBC targets. Pourquoi la télévision anglaise est aussi mixte ? Ca fait une bonne dizaine d’années que la BBC a mis en place un système de cibles, sur 3 grands critères de discrimination : la race, le genre, et le handicap. L’objectif, c’est d’atteindre ces cibles dans tous les domaines de la BBC, de l’administration aux équipes techniques en passant par les équipes de rédaction jusqu’aux comédien(ne)s, réalisat(eu)rice(s). Donc si on est, mettons, à 10% de femmes au service informatique, on fait en sorte de monter à 15% dans 3 ans, en ajustant les politiques de recrutement, etc. C’est pour ça qu’à la fin du parcours, sur les ondes de la BBC, il y a autant de diversité. Toute leur structure a changé ! Il y a une vraie réflexion sur comment changer toute la chaîne, pour qu’en bout de course il y ait des narrations diverses, et une pluralité de représentations. C’est ce qui manque beaucoup en France, et il y a plein de leviers pour le faire. Au Canada anglophone, depuis des années, CBC Canada, l’équivalent de la RTBF, a un système de primes à la diversité : quand ils financent un film, si l’équipe est mixte, ou qu’il y a des autochtones par exemple, ils ‘bonifient’ le financement de 100, 200%… C’est sûr que du coup les gens vont avoir ça comme souci, si ça leur fait plus d’argent !

On touche à la question des quotas, argument qui provoque souvent une levée de boucliers… Mais au final, n’est-ce pas un peu naïf de penser que les choses vont se régler d’elles-mêmes ?

Bien sûr. Il suffit de regarder les chiffres. En France, pour atteindre 30% de femmes à l’Assemblée Nationale, il a fallu passer la loi sur la parité. Et 30, c’est pas 50. Donc déjà même avec une loi on y est pas arrivés (rires) ! Mais par contre quand on regarde le temps de parole des femmes à l’Assemblée, ça n’a quasiment pas bougé ! Elles sont toujours à 3% de temps de parole ! Je donne beaucoup l’exemple des cibles de la BBC parce que c’est des cibles qualitatives et quantitatives. Il ne s’agit pas seulement de mettre un objectif chiffrés : les quotas c’est bien, mais c’est du quantitatif. Il faut aussi du qualitatif, parce que typiquement, si les femmes à l’Assemblée n’ont toujours pas plus de temps de parole, ça n’a aucun impact. Et les BBC targets sont réévaluées à intervalles réguliers. Je donne souvent ce contre-exemple : en France, ça fait 10 ans que le Fonds Images de la Diversité existe au CNC. Ca fait 10 ans qu’il n’y a pas eu d’audit de ce Fonds ! Je veux dire, c’est pas possible de travailler comme ça. En plus on voit bien qu’en dix ans ça n’a quasiment rien changé. D’ailleurs, si on faisait des statistiques ethniques, je pense qu’on verrait que la plupart des personnes qui ont touché l’argent de ce Fonds sont blanches. Dans ce cas il faut l’appeler Fonds des Images de la Diversité Telle Que Vue Par Le Groupe Majoritaire (rires). L’objectif, est-ce que c’est de faire émerger des réalisateurs et réalisatrices issus de groupes minoritaires, ou juste de temps en temps mettre quelques touches de couleur ? C’est plutôt de ça dont il s’agit.

Vous comparez beaucoup le monde anglo-saxon et francophone. Le film est tourné aussi avec des femmes de Belgique. Y a t il des points communs ou des différences que vous avez observées ?

C’est des détails, comme toute la question des gâteaux. Et vous avez aussi les Noirauds… ça, c’est un enjeu. Toute cette thématique du blackface comme étant une question culturelle, de traditions… Mais en fait c’est une question de rapports de pouvoir ! Et puis même, je dirais, au-delà du fait que ça fasse partie d’une culture, si cette tradition ou cette culture consiste à insulter un groupe entier de la société, est-ce qu’on a vraiment envie de la garder ? Pour moi l’enjeu des Noirauds c’est ça, en fait. OK, c’est une tradition. Mais si les Noirs vous disent : »Ben nous on trouve que c’est une représentation particulièrement insultante et raciste de notre communauté, étant donné que nous sommes une communauté de ce pays, est-ce que ça vaudrait pas la peine de se poser la question, de peut-être cette tradition-là, on peut la lâcher ? » La différence, c’est que la France, c’est la plus grosse diaspora de Noirs d’Europe, en termes numériques. Donc chez nous il y a quand même un certain nombre de leviers, comme cette puissance du nombre : on peut descendre dans la rue, c’est chez nous qu’il y a eu la plus grosse manifestation devant l’ambassade de Libye…

Avec comme à Bruxelles une grosse répression policière…

Oui, c’est parce que le rassemblement devant l’ambassade était autorisé, mais pas la marche qui a suivi, donc la police a gazé les manifestants. Mais donc ce que je note beaucoup des récits qu’on m’a fait pendant les entretiens, ou après des projections – comme celle à Bozar l’hiver dernier, et une au cinéma Galeries organisé par Lyse Ishymwe de Recognition, c’est elle qui a fait venir le film en premier, je tiens à préciser que c’est une femme noire queer qui a fait venir ce film en premier en Belgique, et que c’est toujours comme ça, donc je redonne son nom pour pas qu’elle disparaisse de l’histoire (rires) – donc bref, ce que j’entends beaucoup, c’est cet enjeu-là : arriver à légitimer ces questions-là. Là-dessus, on est peut-être plus avancés en France, il y a des vraies questions qui se posent sur la place des Noirs en France, le passé colonial… Et ça a plus de mal disons à atteindre le niveau institutionnel en Belgique, par exemple sur cette histoire des Noirauds. C’est là que je verrais une différence, que j’attribuerais peut-être à deux choses : premièrement, encore une fois, c’est le nombre : quelle est la proportion de personnes noires dans la population belge ? En France on ne sait pas, mais on estime ça à entre 5 et 8 millions. En Belgique je n’ai aucune idée… je ne sais pas ce qui en est pour les statistiques ethniques en Belgique. Donc le nombre, et aussi la question de l’antériorité de la présence sur le sol belge. En France on est une certaine génération à être là depuis longtemps, il y a toute cette question de se représenter en tant que Français, citoyen Français, au même titre et aux mêmes droits… On se déplace beaucoup aujourd’hui sur un argumentaire en terme de droits. Un peu comme les droits civiques : on est des citoyen(ne)s à part entière, on paye nos impôts, on veut les mêmes droits. Mais niveau ressenti pour les femmes noires, c’est pour ça aussi que c’est intéressant de faire la tournée dans le monde francophone, c’est de voir qu’il y a énormément de points communs. Que ce soit la discrimination à l’orientation scolaire, un sujet qui revient partout où je suis allée, que les enjeux de l’intime, comme se faire toucher les cheveux, demander d’où on vient quand l’autre se considère Belge ou Français etc, c’est des choses complètement transversales.

C’est pour ça qu’il y a beaucoup de témoignages différents : montrer que ce n’est pas des cas isolés, structurel, transversal. Et ça parle du visible comme de l’invisible, autant des choses ‘graves’ que des détails du quotidien comme se faire toucher les cheveux, où certains diront ‘c’est pas important’. Or tout est lié…

L’enjeu oui c’est vraiment d’arriver à sortir d’une compréhension de rapports interpersonnels au racisme. Souvent, les discriminations sont ramenées à : « C’était un con », « Il est ignorant », etc. Ca, ça masque l’enjeu structurel, et le fait que ce sont des rapports de force. C’est sûr que l’accumulation de récits dans le film, elle a cette vocation. C’est ce que je dis souvent sur la fétichisation sexuelle. J’ai fait 45 pré-entretiens pour le film, et j’en ai filmé 24 au total. Aucune de ces femmes, et aucune autre femme noire jusqu’ici, quand je leur parle de se faire appeler ‘gazelle, panthère, féline, vous les Noires vous êtes trop chaudes’, ne m’a dit : « Ca ne m’est jamais arrivé » ! Si toutes les filles noires ont entendu ça, c’est qu’elles ont soit toutes croisé le même con, et dans ce cas il est très mobile, parce qu’on le retrouve en Belgique, en Suisse, au Québec ou en France… Soit il y en a plusieurs. Qu’est-ce qui s’est transmis ? D’où ça vient ? C’est pour ça aussi que le film commence sur le récit de vie, et se termine sur l’héritage colonial. Cette représentation admise, par un certain nombre d’hommes blancs, dans des pays qui ont été des pays coloniaux, elle vient de quelque part. Ils ne se sont pas tous levés un matin et se sont dit : « Les femmes noires sont des chaudasses » ! Ce qui m’intéresse de montrer, c’est que justement, une fois de temps en temps on te touche les cheveux, à la limite, ça pourrait être de la curiosité. Mais quand c’est aussi souvent, aussi commun, et aussi admis partout – même Solange, la sœur de Beyonce, en a fait une chanson (« Don’t touch my hair ») ! C’est un véritable enjeu de société, en fait. C’est ça qui m’intéresse : que les gens comprennent qu’il ne s’agit pas juste de questions intimes, de détails de langage, d’attitudes isolées. C’est ce que ça dit de la société. Quand ces attitudes déplacées, ces gestes intrusifs, ces paroles blessantes, et même vraiment dégradantes, parce qu’on parle aussi d’une animalisation des femmes noires, c’est pas simplement des projections fétichisantes sexuelles. On nous compare à des singes en permanence.. Cet écho-là, ça vient aussi d’un certain passé, colonial, esclavagiste, etc. C’est ça qui m’intéresse, faire sortir les questions de discrimination de la sphère du personnel, de l’individuel, et montrer en quoi ça reflète des choses de notre passé qu’on n’a pas réglé.

J’ai l’impression que c’est difficile aussi parce que les gens ont cette vision très binaire du raciste, très simple : le raciste, c’est celui qui porte une croix gammée et chante des slogans fascistes. On a davantage du mal à voir le racisme ordinaire, insidieux, du mal à admettre qu’on puisse l’être soi-même… On a cette image de soi respectable… Je trouve que c’est important, et le film contribue à le montrer, que c’est pas aussi simple, binaire que ça…

Oui, le film fait un travail sur l’empathie, mais aussi parce que je pense que le problème, c’est aussi considérer le racisme comme une condition. Il y a des personnes qui sont convaincues de la suprématie blanche : ça c’est une catégorie particulière, c’est les néo-nazis, les gens qui votent FN par rapport à ces enjeux-là, etc. Après, on a tous et toutes des préjugés, et on peut tous et toutes tenir des propos racistes, sexistes, validistes, etc. L’enjeu, quand je parle de sortir des rapports interpersonnels, c’est aussi sortir de la question de : avoir tenu un propos raciste, ça ne veut pas dire être raciste dans l’absolu. Ca veut dire que par moments, on peut avoir des propos excluants, agressifs, et on ne s’en rend même pas compte. Parce qu’on est pas dans la réalité de ces personnes-là. Arriver à sortir du rapport à son ego, ça permet aussi le dialogue. C’est pour ça que je dis que le film est un travail sur l’empathie : il m’est arrivé que des personnes blanches, à l’issue, du film, me disent : « J’ai déjà touché des cheveux [d’une personne noire, NDLR] mais je ne me rendais pas compte à quel point c’était intrusif, etc ». Un témoignage que je n’ai jamais réussi à obtenir dans le cadre militant et universitaire, où en général quand vous dites à quelqu’un « ce comportement est problématique » elle vous répond : « je ne suis pas raciste. » Avec ce genre de réponse, on ne peut plus discuter. Parce qu’en plus à aucun moment j’ai dit « Toi, tu es raciste ». J’ai dit « Tu ne peux pas tenir ces propos ». C’est deux choses très différentes. Je pense qu’on a vraiment besoin d’apprendre à travailler là-dessus, c’est une question d’éducation, d’empathie… Même quand on est militant, certains points de réflexion ne sont pas développés : moi le validisme, c’est venu très tard dans ma militance, parce que ce n’est pas mon cas ! Donc en tant que personne valide c’est sûr que je ne me posais pas la question de l’accès aux endroits pour les personnes en situation de handicap. Il a fallu qu’on me le dise. Mais quand on me le dit, est-ce que je réponds en pleurant : « Attends, est-ce que tu crois que c’est facile d’organiser des événements quand t’es une femme noire queer et que t’as pas d’argent ? » ou est-ce que je dis : « C’est vrai, j’y ai pas pensé, je ferai mieux la prochaine fois » ? C’est ça, au final, la question et l’enjeu : est-ce qu’on a envie de vivre ensemble ? Mais en vrai, en pratique, pas en théorie. Pour moi la grande différence entre le monde anglo-saxon et francophone, c’est le pragmatisme. Nous, on est campés sur nos idéaux, mais la vie, elle est pas théorique. Donc ok l’universel, on est tous des êtres humains, c’est super. Dans la pratique, c’est les Noirs et les Arabes qu’on envoie vers les filières professionnelles et techniques. Qu’est-ce qu’on fait pour que ça s’arrête ? Dans la pratique, c’est sur les femmes noires qu’on pratique des césariennes non-désirées à outrance dans les années 80 en France. Qu’est-ce qu’on fait pour que ces protocoles ethniques prennent fin ? C’est sur le pragmatisme qu’on a besoin de travailler dans le monde francophone. Le pragmatisme, ça permet aussi d’enlever les questions d’ego. Il ne s’agit pas de savoir si t’es gentil ou pas gentil, si t’aimes bien les Noirs ou pas (rires). Il s’agit juste de savoir ce que tu mets en place comme mesures pour réduire les inégalités. Quand on aura avancé là-dessus, on pourra avancer beaucoup plus facilement.

 

Ouvrir la voix

« Je n’ai eu que des poupées blanches » « Fais l’accent africain » « C’est un privilège de ne pas être conscient de sa couleur de peau ». C’est comment, d’être une femme noire en francophonie ? Face à la caméra d’Amandine Gay, cadre serré sur leurs visages, vingt-quatre femmes de Belgique et de France se racontent. Elles s’appellent Sabine, Rachel, Marie, ou Ndella. Elles viennent du Sénégal, de Bretagne ou des Antilles, de Paris ou de RDC. Nées ici ou pas, hétéro ou pas, jeunes et moins jeunes, leurs récits sont tous différents, mais on y retrouve les mêmes points communs. Notamment sur leur expérience de la société, de ce vivre-ensemble théorique, qui en pratique exclut les ‘non Blancs’. De l’école, du boulot, de l’université. Evident ou subti, le racisme structurel, dérive tenace du colonialisme, rend invisibles les récits des minorités. Au cinéma, c’est souvent des rôles cliché. Et dans la vie ? Loin de toute victimisation, les récits de ce film posent un constat, appellent les choses par leur nom. Derrière chaque histoire individuelle, émerge une urgence de repenser nos existences collectives. Avec empathie, pragmatisme et solidarité. Des voix à à écouter, de toute urgence.

 

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