Interview Jaoui-Bacri : ‘Place Publique’, le sens de la défaite

Première parution – L’Avenir – Vendredi 20 avril 2018

Habitués à scruter l’âme humaine au cinéma, vous pouvez les traiter de bobos gauchos, ils assumeront. Mais ne dites jamais à Bacri et Jaoui qu’ils sont cyniques : ils en sont loin, même s’ils s’amusent de ceux qui le sont dans ‘Place Publique’.

RAPPEL – Jaoui et Bacri, c’est…
1992 : Cuisine et dépendances de Philippe Muyl, adapté de leur pièce à succès
1993 : Smoking/No Smoking d’Alain Resnais, César du meilleur film & scénario
1996 : Un Air de Famille de Cédric Klapisch, 2.4 M d’entrées (France), César du scénario
1997 : On connaît la chanson d’Alain Resnais, 2.6 M d’entrées, 7 César dont meilleur film & scénario
2000 : Le Goût des Autres, 3.8 M d’entrées (France), 4 César (dont Meilleur Film)
2004 : Comme une Image, 1.6 M d’entrées, prix du scénario à Cannes
2008 : Parlez-moi de la pluie, 1 million d’entrées
2013 : Au bout du conte, 900 000 entrées
2018 : Place Publique
A noter qu’Agnès Jaoui est à ce jour la femme la plus césarisée du cinéma français.

« Si à 20 ans vous n’êtes pas de gauche, vous n’avez pas de cœur ; mais si à 40 vous n’êtes pas de droite, vous n’avez pas de tête ! » cette phrase prononcée au début de Place Publique, résume bien le film qui va suivre. Elle est prononcée par Castro, campé par Jean-Pierre Bacri : un présentateur de télé tout de noir vêtu, lunettes et postiche inclus. Le genre de mec cassant et revenu de tout, qui fait de l’audimat en balançant des abominations – vous devinerez d’où vient l’inspiration. Le temps d’une soirée mondaine dans un jardin de province parisienne, le cinquième opus du tandem Jaoui-Bacri déploie un délicieux manège des vanités dans lequel tout le monde règle ses comptes : jeunes et vieux, optimistes et désabusés, gauchos et réacs énervés. Réflexion sur le temps qui passe, les conflits de génération, la conscience politique et ses désillusions : dans cet état des lieux de la tête et du cœur, on a voulu savoir où se situent les auteurs. « La gauche n’est pas parfaite », commence Jaoui, « mais c’est elle qui fait le progrès » conclut Bacri. Il poursuit : « On attend tellement d’elle, surtout quand on est jeune, qu’on est souvent déçu. On est moins déçu par la droite, parce qu’elle annonce la couleur. »

Mais malgré la déception, devenir cynique comme Castro à 40 ans passés n’est pas une fatalité. « Mais non, il faut rester optimiste. Il y a du progrès. Par exemple, la pauvreté dans le monde, ça existe de moins en moins. Il faut prendre les bonnes choses. » poursuit Bacri. La preuve, Hélène, l’ex-femme de Castro incarnée par Jaoui, passera la soirée à lui parler d’une réfugiée afghane qu’elle veut sauver. « Le désabusement, ça conduit à l’aigreur, ce n’est pas intéressant » enchaîne Jaoui. A la misanthropie de Castro et ses semblables, le duo oppose l’action et la solidarité. Et tant pis si c’est associé à de la naïveté. Elle : « Je déteste qu’on dénie ma capacité à avoir de l’empathie. Cette idée qui veut que si je suis riche, je n’ai pas à m’intéresser aux pauvres… » Lui : « Ou qu’en tant qu’homme je n’ai pas à être féministe, ou que les Blancs n’ont pas à s’occuper du racisme… » « Toutes ces expressions, bobos, gauche caviar, on me l’a dit. » conclut Jaoui. « Mais les déceptions n’empêchent pas de lutter. Justement, si on ne luttait pas, ce serait encore pire ! » Habitués à scruter l’âme humaine et ses tergiversations depuis bientôt trente ans, ils en connaissent les défaites, mais ça ne les empêche pas de faire la fête. Et de penser avec le cœur aussi bien qu’avec la tête.

Morceaux choisis

Ce qu’ils préfèrent et qu’ils aiment le moins dans leur métier

J : Ce que je préfère, c’est de tout le temps changer. De milieu, d’aventure, d’environnement… Je ne savais pas, en choisissant ce métier, que ce serait le plus grand privilège. Je serais incapable de faire tous les jours la même chose : je ferais une très grande dépression.

B : Ce que j’aime le moins, c’est la promo. Je n’aime être obligé de vendre ma salade en disant : ‘Achetez-la, elle est vachement bien ». Certains acteurs n’en font pas, mais moi je n’ose pas. Je me dis, les mecs ont mis des ronds, je me sens solidaire du film, je suis obligé d’aller le vendre.

 

Ce qu’ils préfèrent et qu’ils aiment le moins dans le fait de vieillir

J : Ce qui me plaît le plus… c’est d’être en vie. (Bacri rit) Et ce qui me plaît le moins, c’est… avoir mal au dos.

B : Moi ce que j’aime, c’est qu’on quitte une certaine fébrilité, que j’ai beaucoup connu étant jeune : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Est-ce que c’est vraiment ça que j’ai envie de faire ? Est-ce que c’est elle que j’aime ? Pourquoi elle dit ça ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Toutes ces angoisses vous quittent avec l’âge, c’est agréable. Et ce qui me plaît le moins, c’est quand je passe devant ma glace. Je vois bien que la pesanteur joue son rôle… Bon, heureusement, pour l’instant je ne souffre pas trop du dos !

Place Publique, d’Agnès Jaoui. Avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Kévin Azaïs… Sortie : 18 avril 2018.

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