‘Plaire, aimer et courir vite’ : interview avec Pierre Deladonchamps et Vincent Lacoste

Première parution : Metro Belgique – 27 juin 2018 – texte intégral

Cannes – Le premier a 40 ans, un regard bleu acier, et un César pour ‘L’inconnu du Lac’
d’Alain Guiraudie qui l’a révélé. Le second a 24 ans, les yeux bruns malicieux, et a débuté dans
‘Les beaux gosses’ de Riad Sattouf avant d’alterner drames et comédies. Pierre
Deladonchamps et Vincent Lacoste, deux acteurs en vogue dans le cinéma d’auteur français,
tombent amoureux dans le nouveau film de Christophe Honoré, ‘Plaire aimer et courir vite’, une
french love story située dans les nineties.

Le film est inspiré de la vie de Christophe Honoré, chacun de vous incarne un peu une facette du cinéaste. Vous en aviez conscience ?
Vincent Lacoste : On en avait conscience, mais il a toujours été très pudique avec ça en fait. Ça peut être stressant, s’il m’avait dit : « tu es vraiment mon alter-ego dans le film, et Pierre tu représentes mes idoles… » (rires) ça aurait été un peu gênant ! Mais il nous en a parlé un peu, mais sans nous faire peser le poids de ça. Après on s’en est rendus compte tout seuls, parce qu’on a tourné dans les lieux – le personnage habite dans le même appartement où Christophe habitait à Rennes, il va aux mêmes endroits qu’il fréquentait à son âge… Donc on l’a ressenti clairement. Mais Christophe nous a quand même laissé nous approprier les personnages.
Pierre Deladonchamps : En ce qui concerne mon personnage, c’est un peu plus que lui, parce que c’est surtout tous ces auteurs qu’il admirait et qu’il n’a jamais pu rencontrer car ils sont morts du sida avant 40 ans. Donc c’est un melting pot de Lagarce, Koltès, beaucoup de Guibert. Tous les jours sur la feuille de service y avait une citation de Guibert. C’était un très beau geste. Et puis mon personnage s’appelle Jacques Tondelli en hommage à Pier Vittorio Tondelli, un auteur italien aussi mort du sida dans les années 90. Donc très honnêtement, je suis ravi qu’il ne m’en ait pas trop parlé avant, ça m’aurait mis un grand poids sur les épaules. Déjà que pour moi, interpréter un auteur, ça amène déjà une sorte de pression : « vais-je être à la hauteur du fantasme de l’intellectuel ? » Donc je suis ravi de ne pas avoir eu de pression en plus. Christophe de toute façon il aime faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. J’ai adoré ça.

photo en schmet pendant l’interview (en attendant que Vincent finisse de se faire remaquiller)

Le film se situe en 1993, Pierre vous aviez 15 ans à l’époque, Vincent n’étiez pas né. Rétroactivement, Pierre, qu’est-ce que ça représente pour vous ? Et Vincent, comment vous la fantasmez ?
PD : Pour moi c’est des souvenirs vaporeux d’une époque de grande insouciance, en tout cas par rapport à la société actuelle. La mondialisation est passée par là, « l’internet », les smartphones, tout ça… Et moi ça me manque, je suis nostalgique de l’époque romanesque d’avant le portable, d’avant le numérique. Toute cette technologie, ça a apporté beaucoup de bon, mais beaucoup de mauvais aussi… Vis à vis du SIDA, pour moi, à 15 ans, le SIDA existait déjà. Je n’ai pas connu une sexualité sans SIDA, je n’ai pas connu le sexe sans capote. Tout le monde, à l’école, partout, parlait de ça, de se protéger, de la maladie… Je ne comprenais pas tout, c’était les balbutiements pour moi, mais j’ai jamais vécu l’insouciance du sexe sans la mort qui rôde.
VL : Je suis né en 1993, et les années 90, c’est assez peu documenté pour l’instant, c’est une période un peu… Ce n’est pas comme les années 70, il n’y a pas vraiment d’identité précise… Ma génération, du coup, c’est pareil que Pierre, on a toujours su que le SIDA existait, qu’il fallait se protéger dans notre sexualité. Le film est très personnel à Christophe sur tous ces auteurs morts, ses idoles etc., et j’ai complètement découvert cet aspect. Enfin, je savais qu’ils étaient morts, mais je ne me figurais pas la violence de l’hécatombe que ça avait été, et la violence de perdre un artiste qu’on admire si rapidement. On commence à les admirer et ils meurent directement, c’est assez tragique.

Quelles ont été vos idoles de jeunesse à vous, vos auteurs de chevet ?
VL : Moi c’était plutôt…
PD : C’était il n’y a pas très longtemps (rires)
VL : Ouais, il y a 2 ans en fait (rires). En cinéma j’aime beaucoup Rohmer, et le cinéma américain, les frères Coen, Scorsese, Frank Capra… Que les vieux, quoi. En littérature française, j’ai un rapport différent… J’ai plutôt commencé par des romans russes, à vrai dire, j’étais un méga fan de Gogol. C’est lui qui m’a fait aimer la littérature, à l’école ça ne m’intéressait pas énormément, on nous faisait lire des très beaux livres, et tout ça, par exemple je me souviens d’avoir lu Madame Bovary à 13 ans, et très sincèrement, je pense que je n’étais pas spécialement apte à comprendre, et surtout à l’époque ça m’intéressait pas. Je l’ai redécouvert après, et là ça prend tout son sens. Mais c’est en lisant Gogol que je me suis intéressé à la littérature. J’aime cet aspect sombre, qu’il y a aussi chez Dostoïevski, et d’ailleurs ça ressemble un peu à Christophe : il y a une espèce d’humour un peu noir, que j’adore dans la littérature russe.
PD : J’ai des souvenirs très vagues de l’époque de mes vingt ans. Peut-être parce que je n’étais pas quelqu’un de très épanoui, donc je n’ai pas trop envie de me souvenir de l’état dans lequel j’étais. Mais j’étais peu sensible à la culture à cet âge, parce que j’étais trop mal. J’ai un seul souvenir, et j’ai été obligé de vérifier sur mon téléphone si c’était bien la bonne date, parce que franchement, des fois, je fais des anachronismes, mais oui j’ai lu un livre qui m’a absolument bouleversé, c’est Le Grand Cahier d’Agota Kristof. J’y pense encore aujourd’hui. Et dans les films, les deux réalisateurs qui m’ont marqué dans ma jeunesse sont Kubrick et Hitchcock.

Je préfère me mettre à poil que de chialer – Pierre Deladonchamps

Il y a des moments émouvants dans le film, c’est facile de pleurer au cinéma ?
PD : Ah non, je ne suis pas à l’aise avec ça, et c’est la première chose que j’ai dit à Christophe au téléphone quand il m’a proposé le rôle : « Est-ce que tu crois que je vais réussir à pleurer ? » Je préfère me mettre à poil que de chialer, parce que pour moi c’est encore plus une mise à nu que d’être tout nu. C’est très dur de pleurer, pour certains hommes. Plus que pour certaines femmes peut-être, et encore, c’est peut-être un peu con de dire ça. On apprend moins aux garçons à accepter leur sensibilité, du coup pour aller la rechercher, quand il y a 60 personnes autour de vous, eh bien… Parfois ça marche parce qu’on est juste dans l’état du personnage et quelque chose de puissant se passe… Parfois pas. Et je n’aime pas quand ça fait faux. Donc j’ai prévenu dès le départ Christophe que j’avais des appréhensions, et il m’a accompagné de façon très bienveillante. Et à la fin il m’a dit : « Tu vois, ça s’est bien passé ! » (rires).

Le film est un mélange d’émotions, entre humour, burlesque, et gravité…
PD : Je ne sais pas si c’est à moi de dire ça, mais c’est ce que je pense donc je vais le dire, et tant pis si ça paraît prétentieux : je crois que Christophe a choisi les bonnes personnes. Vincent et moi, on peut être les 2 faces d’une même pièce. On est à des âges différents, mais Jacques a encore beaucoup de jeunesse en lui, et Arthur a beaucoup de maturité. L’humour d’Arthur, c’est un peu l’humour de Jacques avant qu’il ne devienne plus fataliste – et malade… Donc je trouve que ça marche, voilà. Et on a aimé tourner ensemble, et en dehors des scènes on était contents d’être ensemble, donc voilà, il y a quelque chose qui s’est passé, de l’ordre de la complicité, de l’amitié, de la même ‘famille de cinéma’ même si je n’aime pas trop le terme famille, mais en tout cas nos partitions s’accordent bien, et c’était hyper-agréable de tourner avec Christophe et Vincent. Et Denis Poalydès, à qui je voue un culte depuis longtemps, mais depuis le film c’est encore pire !
VL : Après je pense que c’était important pour Christophe que les personnages se répondent bien. C’est l’histoire d’un premier et d’un dernier amour, avec tout ce que ça comporte comme tristesse et comme joie. Et le film trouve le bon équilibre entre les deux. Deux personnages légers, ou deux héros tristes et déprimés, ça n’aurait pas fonctionné ! C’est ce qui est beau dans le film : ils se portent l’un l’autre, pour faire exister cette histoire qui ne peut pas vraiment exister.
PD : Ils n’ont pas l’âge d’être père et fils, mais je trouve qu’il y a quand même quelque chose de l’ordre de la transmission entre eux. Frères, fils, amants… il y a un beau mélange entre ces deux personnes.
VL : Arthur admire énormément Jacques parce qu’il représente tout ce qu’il aimerait être : un écrivain, parisien…
PD : et Jacques a de l’ambition pour Arthur, il lui écrit cette carte postale qui dit : ‘vous ne deviendrez jamais un grand cinéaste si vous restez dans votre petite Bretagne, à moins de devenir le Pagnol armoricain !’ J’adore parce qu’il y a de l’humour et en même temps beaucoup d’ambition pour ce… j’allais dire cet enfant. Pour cet homme (rires) !

Qu’avez-vous appris sur vous grâce au film et au travail avec Christophe ?
VL : Christophe a un univers extrêmement défini. Quand on fait un film avec lui, c’est toujours différent, mais il y a toujours une touche, dans ses films, qui fait qu’on reconnaît tout de suite que c’est un film de lui. Ca passe beaucoup par les dialogues, déjà, qui sont très écrits, et dans lesquels il essaye toujours d’insuffler un peu d’humour. C’est ce qui me plaît chez lui. Il m’a appris à ne pas prendre le texte trop au sérieux, même si il l’est. Tous les personnages ont un second degré sur eux-mêmes, une autodérision typique.
PD : Ce n’est pas les acteurs qui jugent leur personnage, mais les personnages eux-mêmes qui se jugent en jouant. J’adore ça, parce que pour nous en tant qu’acteurs c’est génial, on met tout dans le personnage, on a juste à se laisser porter. On peut rire de nous-mêmes, et le personnage rit avec. Christophe c’est quelqu’un qui ne sucre jamais le sucre : il désamorce toujours les situations dramatiques par de l’humour, et il apporte une touche de force aux moments légers. Vous l’aurez compris je suis un très grand fan de son travail, c’était un rêve de faire un film avec lui, et depuis que je l’ai fait j’ai qu’une envie, c’est recommencer. Je pourrais quasiment ne plus faire que des films avec Christophe (rires).

Pierre, vous dites que vous n’aimez pas trop le terme ‘famille’ mais Christophe pourrait en faire partie ?
PD : Oui, clairement. Je n’aime pas trop le terme parce que je trouve toujours que ça exclut des gens. Moi je peux être de toutes les familles de cinéma, du moment que le film m’intéresse. On dit « la famille du cinéma d’auteur » ou « du cinéma commercial » mais il y a des films commerciaux qu’on pourrait qualifier d’auteur, et qui sont très drôles… Et en face, les gens du cinéma d’auteur n’aiment pas trop l’humour parce que ce n’est pas « noble », ça m’énerve. C’est parfois plus noble, et bien plus dur, de faire rire quelqu’un au cinéma, que de faire pleurer ! Faire pleurer c’est hyper-facile : vous mettez une musique lancinante et quelqu’un qui chiale, si vous vous identifiez, vous chialez – voilà. Mais faire rire, c’est hyper dur ! Surtout pour les bonnes raisons – pas parce qu’on vient de faire caca par terre et quelqu’un glisse dessus.
VL : (rires)

Vincent est plutôt doué pour ça…
PD : Vincent il est virtuose ! Il a l’humour en lui, mais l’humour intelligent. C’est ça qui est agréable à filmer pour un cinéaste, et à voir pour un spectateur.

Il n’y aura jamais ‘trop de films sur les homosexuels’ !

Pierre Deladonchamps, vous avez rencontré le succès avec ‘L’inconnu du lac’ d’Alain Guiraudie. Dans ce film aussi, vous jouez un homosexuel. Vous n’avez pas peur d’être catégorisé ? (NDLR – la question n’est pas de nous)
PD : Je crois que c’est les gens qui ont peur de cette étiquette – moi je n’ai pas peur du tout. Je m’en fous un peu de ce que les gens pensent de mon étiquette, ou de ce que je peux représenter, parce que je ne vais pas m’empêcher de faire un film sous prétexte que la sexualité du personnage est la même que dans un autre grand film que j’ai fait. Au contraire ! Je n’aime pas le terme ‘minorité’, mais il se trouve que pour certains, les homosexuels en sont une. Ça veut juste dire qu’il y en a moins… Je ne sais pas. Certains disent qu’il y a trop de films sur les homosexuels ! Non, il n’y en a pas trop, il n’y en aura jamais trop ! Il y en a peut-être à peu près en proportion de la sexualité des gens sur Terre. Donc ça va quoi ! Juste on en parle peut-être plus, parce que ça fait du bien de pouvoir en parler dans des films où ce n’est plus le sujet central, mais où on commence à ouvrir les vannes, on s’écarte de juste : « c’est 2 garçons qui s’aiment et qui vont faire l’amour » – non ! On va plus loin. Plus loin même que le SIDA, qui est présent mais en filigrane. Et puis surtout, ces personnages, ils sont homosexuels, mais ils ne sont pas parfaits, ils ont des défauts. C’est plus des images d’Épinal où on veut défendre une cause, en disant : « regardez l’homosexualité c’est bien, ils sont normaux, ils ne sont pas malades ». Bah si, ils ont des défauts, ils peuvent dire qu’ils aiment autant baiser que d’être amoureux, comme dit Arthur, j’adore cette phrase à la fin, où il dit que le sexe n’est pas moins noble que l’amour… Voilà, ça fait du bien ! Pardon, je digresse, parce que c’est un sujet qui me passionne. Oui, j’ai fait 3 films récemment qui traitent de l’homosexualité, avec ‘Nos Années Folles’ de Téchiné. Eh bien tant pis. Tant pis si je ne fais que ce genre de films-là, ou si je ne fais pas d’autres films à cause de ça. Au moins j’aurai fait ceux-là et j’en suis très fier.

Après ces films, change votre vision, devenez plus engagé dans ce domaine ? 
PD : Je dirais juste que j’apprécie toujours quand il y a un aspect politique dans un film que je fais, parce que la politique doit aussi passer par l’art. L’art aide les sociétés à avancer, parfois plus vite que les politiques, et mieux. Donc oui mon point de vue évolue, et heureusement : je réfléchis, j’essaye de m’ouvrir aux autres, aux arts, de me remettre en question… Je n’ai pas l’impression d’être changé par les films que je fais mais je suis content de les faire parce qu’ils participent d’une manière ou d’une autre à faire avancer notre société. Une société sans art, c’est une société qui meurt.
VL : C’est important de placer son engagement dans les films qu’on fait. En particulier avec Christophe ici. C’est toujours mieux que faire des phrases… Il n’y aura jamais assez de films sur les homosexuels. Actuellement on se libère un peu d’un côté… Par exemple on nous parle bcp de ‘120 Battements par minute’, et en fait mine de rien, quand il y a 2 films qui parlent d’hétérosexualité, personne ne pense à les comparer.
PD : « Encore un film sur les homosexuels » mais c’est incroyable d’entendre ça ! Quand on a 2 films avec des personnages noirs on ne dit pas « Encore un film sur le racisme ». Je vais vous le dire franchement, et j’assume : je trouve qu’il y a des relents d’homophobie derrière tout ça. Comme pour dire « Bon les pédés ça suffit maintenant ». Et je trouve ça choquant. La communauté homosexuelle s’est tue assez longtemps, se sont fait traiter de malades mentaux assez longtemps, alors aujourd’hui ça fait du bien aussi d’expier tout ça, à travers des œuvres qui vont au-delà du débat de société.

Notre avis
A 20 ans, Christophe Honoré quitte Rennes et débarque à Paris, avec une seule envie : devenir
réalisateur. Après des débuts comme critique et romancier, il signe en 2002 son premier film, ’17 fois Cécile Cassard’ avec Béatrice Dalle. Amoureux des images et des mots, Honoré a depuis trouvé sa place dans le cinéma français. Quelque part entre Arnaud Desplechin, François Ozon et Olivier
Assayas, il voyage entre théâtre, écriture, musique et cinéma, mélange les influences et abonde dans
les adaptations (‘La Belle Personne’, ‘Les Malheurs de Sophie’, ‘Métamorphoses). Son nouveau film
‘Plaire Aimer et Courir Vite’ est une histoire d’amour : en 1993, Jacques, écrivain parisien
(Deladonchamps) rencontre Arthur, jeune Breton (Lacoste). Pour l’un, il est trop tard pour tomber
amoureux. Pour l’autre, tout est encore à faire… C’est ses souvenirs et influences qu’Honoré distille
ici, dans un film très personnel qui touchera ceux qui aiment son cinéma – mais pas besoin d’être
expert pour être emporté. C’est un cinéma sérieux mais léger, riche mais simple, complexe mais
direct, écrit mais fluide. Du cinéma français accessible, soigné et pas prétentieux, enveloppé dans des mots qui font mouche, et une belle photographie aux tons de bleu.

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