‘Knives Out’ : le cluedo géant de Rian Johnson [texte intégral]

Texte intégral de l’interview de Rian Johnson parue dans Metro Belgique le 30 novembre 2019

Une mort mystérieuse à élucider, un détective un peu étrange, et une famille pleine de suspects: bienvenue dans ‘Knives Out’ (« À couteaux tirés »), une des bonnes surprises de cette fin d’année! Entre énigme et satire sociale, ce film atypique réunit un casting éclectique. Présenté le mois dernier au Festival de Gand, son réalisateur Rian Johnson (‘Looper’, ‘Star Wars’) était là pour nous en parler.

Le film est à la fois gorgé de vieilles références, et très actuel. C’était dans votre tête dès le départ ?
Oui, pour moi c’était une des choses excitantes dès le départ, cette idée de prendre le genre du whoduit que j’adore et qui est un vieux genre, et le connecter à 2019. Et pour moi, ça ne voulait pas simplement dire qu’on allait mettre des smartphones et de la musique moderne pour donner l’apparence de la modernité, non ça voulait dire que ces gens-là vont vraiment être imprégnés de la culture actuelle. Une des inspirations majeures de ce film est Agatha Christie, et quand elle écrivait, c’est ce qu’elle faisait, elle développait les personnages avec leurs intrigues secondaires, pour que tout le jus ne soit pas uniquement dans l’énigme à élucider. Ça ne se transpose pas vraiment exactement : à l’époque d’Agatha Christie, on sortait de la guerre, donc il y avait le vieil oncle grognon qui avait de l’autorité dans l’armée mais à la maison plus personne ne le respecte, et il se plaint des jeunes d’aujourd’hui… c’est très spécifique pour l’époque. Donc il faut actualiser avec la société actuelle…

Quels stéréotypes actuels aviez-vous en tête d’emblée ?
Celui du personnage de Toni Collette par exemple, la gourou lifestyle influenceuse sur Instagram. Ou sa fille, qui étudie les beaux-arts dans une fac libérale et se considère super progressiste… ou son cousin le troll du net… Donc ouais tout ça, c’était fun d’explorer toutes ces caricatures qu’on connait tous aujourd’hui

Le vieux réac droitard, le bobo islamo-gauchiste… on a les mêmes en Version Française !
(Rires) Oui, tout est très polarise… c’est pour ça que c’était important pour moi que le film ait tout ça, mais c’était doublement important qu’il ait aussi… je ne sais pas comment le dire sans avoir l’air mièvre, mais je voulais que le film ait un bon cœur. Je voulais qu’après avoir traversé tout ça, le film conclue quand même sur… pas forcément un happy end, mais au moins une note d’espoir ! même si ça fait un peu conte de fées, ce n’est pas grave parce que je pense qu’après un film comme, ça on le mérite tous un peu (rires)

Ça dépend qui regarde, ce n’est pas forcément une fin heureuse pour tous. Vous choisissez quand même un peu votre camp…
Oui c’est clair, le film a un point de vue, forcément. Mais au fond le film n’est pas avant tout politique. Oui, il y a un propos politique, mais ce n’est pas le centre. Ce n’est pas une polémique, ni un film moralisateur qui te dit quoi penser. Il a un point de vue, oui, qui est intégré dans ce plus grand truc, qui est majoritairement du divertissement. C’était important pour moi que ce soit avant tout divertissant, que ça ne soit pas moralisateur.

Non, c’est plutôt léger, espiègle…
Oui tout à fait. Et autour de moi dans ma famille les gens que j’aime, il y a des gens avec des avis politiques différents du mien, et on se dispute beaucoup, exactement comme dans le film… on est tous un peu là-dedans quoi, donc ça fait du bien d’en rire un peu ! Et je pense que c’est universel. On a besoin de lâcher un peu.

La bonté, en fait, c’est la clé.
C’est l’espoir un peu oui, que si assez de temps passe… c’est quoi la citation déjà, que l’arc de l’Histoire tend vers la justice… c’est peut-être un conte de fées mais c’est un espoir auquel on doit s’accrocher ! Ou du moins ça fait du bien d’essayer d’orienter notre compas dans cette direction-là…et d’y croire.

Un réalisateur, ça doit croire un peu aux contes de fées, non ?
J’espère et je le pense, oui ! Et en tant qu’être humain aussi, en fait, c’est notre job aussi. Sinon on serait juste déprimés et on n essaierait jamais d’améliorer les choses

Oui, on en a plein aussi des gens comme ça !
Je sais oui, mais je pense que c’est notre job en tant qu’humains de combattre ça, surtout aujourd’hui où tout a l’air si compliqué et désespéré… c’est a ça que servent les contes de fées ! C’est comme une boussole qui nous aide à retrouver le Nord même quand le magnet le pousse dans le sens opposé (rires).

Vous répondriez quoi à ceux qui, comme Don Johnson dans le film, disent qu’il y a une bonne et une mauvaise façon d’entrer dans le pays ?
C’est une discussion que j’ai déjà eue avec des gens de mon entourage, comme j’ai dit. Pour moi, le film dit ce que j’en pense mieux que je ne pourrais à l’instant. Je sais c’est une façon de se défiler mais j’ai le sentiment que c’est beaucoup moins intéressant de m’écouter parler politique… c’est ça qui est fun avec le ciné, c’est qu’on peut tout mélanger y compris des éléments politiques dans le contexte de qqch qui à part ça se veut fun et divertissant

Au final, tout le monde pense être « du bon côté », mais ils sont tous dirigés par la cupidité…
Oui et c’était l’autre truc important pour moi, et même si le film a un point de vue, je n’essaye pas de faire du « both-sidesing » comme Trump qui dit qu’il y a « des personnes bien des deux côtés » (en parlant des affrontements antinazis de Charlottesville). Mais en même temps, c’est plus intéressant de trouver les échecs humains universels qui sont derrière les problèmes systémiques. Plutôt que d’être d’un côté et crier qu’en face ils sont mauvais.

Ce serait quoi le ‘dark side’ de Martha alors, qui est un peu la ‘gentille’ de l’histoire… ?
Eh bien, Martha est un peu… dans le sens où elle est employée dans la narration, elle est un peu comme Marge dans Fargo, le centre du compas, l’étoile du Nord du film. Et dans un film où il y a tellement de chaos moral, où tout le monde se poignarde dans le dos, il faut un élément central qui te guide. Et puis il faut quand même un minimum d’empathie, au milieu de tous ces gens détestables, il faut quand même au moins un personnage sympa, qu’on aime bien ! Donc c’est ça la fonction de Marta. Et c’est intéressant de la voir tentée, la tenter, et en tant que public on se dit « Oh non s’il te plaît, ne passe pas du côté obscur » (rires) ! ne rentre pas dans leur jeu ! C’était la tension… Mais elle n’est pas un archétype de pure bonté c’est ennuyeux, on doit croire que c’est une vraie personne aussi, avec ses défauts. Elle n’est pas parfaite, ce n’est pas une sainte, mais elle fait de son mieux malgré la situation impossible qu’elle doit affronter. En termes de storytelling, c’est toujours un bon engin pour n’importe quelle histoire : quelqu’un dans une situation difficile dont il doit en sortir. Et mon boulot c’est de lui compliquer la tâche le plus possible, pour qu’on ait envie qu’elle s’en sorte.

Du coup peut-être qu’on ne s’identifie pas forcément Marta la gentille, et qu’on se sent plus proche des autres personnages, avec leurs défauts.
Peut-être oui, personnellement c’est mon cas, je me sens plus proche des membres de la famille que de Marta ! Et c’est quelque chose qui arrive en général avec ces énigmes. Avec Agatha Christie, la structure traditionnelle est très intéressante, la première partie s’ouvre en général avec quelqu’un de puissant qui, bien sûr, va se faire tuer. Et puis il y a tous les gens autour qui ont une bonne raison de le voir mort… Le truc intéressant c’est qu’on ne s’identifie pas avec la victime, mais plutôt avec tous les autres qui ont une bonne raison ! On comprend leur frustration (rires). Et ça fait partie du fun, voir toutes les facettes de nos propres pires instincts dans ces personnages, et c’est pour ça qu’on comprend leurs raisons de vouloir toucher cet argent…

Vous avez dit que l’inspiration vient de vitre histoire personnelle, votre grand-père venu de Suède…
Il n’a pas inspiré le personnage du grand-père exactement, mais la notion d’immigration : je suis Américain, mais parce que mes grands-parents aussi sont venus en bateau aux USA, depuis la Suède… Ma famille n’a rien à voir avec cette famille en fait. Mais le fait de venir d’une famille nombreuse, ça oui c’était une source d’inspiration.

Et le fait d’être un homme cis blanc privilégié, d’observer ces privilèges…
Oui, tout à fait. Pour moi c’est la seule raison d’écrire, l’écriture d’un film part toujours de là : l’auto-examination, la remise en question. Donc quand j’écris un film sur des gens aisés et privilégiés, je commence toujours par regarder d’où viennent mes privilèges à moi. C’est uniquement de là que part n’importe quel récit intéressant : regarder les défauts de ses personnages, c’est voir ce qu’on y voit de soi.

J’ai lu qu’un bon récit s’écrit toujours par la fin. Et vous, vous faites comment ?
Pour moi c’est très structuré. Je ne commence même pas par la fin, mais par la structure, le squelette global du truc. Ici, je me suis dit que j’allais commencer comme un whodunit puis le transformer en thriller hitchcockien, puis retourner au whodunit à la fin. Je commence avec cette forme globale. Et de là je remplis les blancs, petit bout par petit bout. Ok il y a une famille, donc un père, une mère… Si le meurtrier fait ceci, alors la fin sera ainsi… Ce n’est pas chronologique, j’utilise des petits cahiers pour pouvoir avoir le tout dans mon champ de vision. J’ai besoin de visualiser le truc dans sa globalité pour voir où ça va. Et de là, je remplis les blancs.

Et les ‘blancs’ du casting, comment avez-vous choisi ?
Je n’écris jamais avec un acteur en tête, c’est courir le risque d’avoir le cœur brisé.

Même avec Joseph Gordon-Levitt, votre acteur-fétiche (‘Brick’, Looper’) ?
(Rires) Oui, même avec lui, il est tellement occupé ces temps-ci, je ne sais pas si je l’aurai (rires). Pour ce film, Daniel Craig est le premier à avoir dit oui. C’est grâce à lui que le film c’est fait.

Et il a eu raison, il est génial dedans.
Oui, hein ? Ça se voit qu’il s’éclate. Je pense qu’il était prêt à s’amuser un peu. Il adore jouer Bond, mais il a un éventail énorme. Et il est super marrant, en fait ! Je crois qu’à cause de James Bond je m’attendais à voir arriver quelqu’un de super sérieux, intense… Et il est l’exact opposé. Il est vraiment, vraiment fun. Donc j’ai vite su qu’il allait vraiment pouvoir s’approprier le rôle et se faire plaisir avec. Donc il est le premier à avoir signé, et …comme tout le monde veut travailler avec Daniel Craig, je pense que ça a attiré le reste, un par un ils sont arrivés. Michael Shannon a suivi, et tout le monde veut bosser avec lui aussi ! Donc soudain ça a fait boule de neige. Et puis surtout il fallait tourner ça très vite à cause de l’emploi du temps de Daniel : 5 semaines, c’était très rapide. Et en fait je crois que ça aide, ça motive quand t’es coincé par le temps et que tu n’as pas le choix : faut y aller maintenant !

Sinon vous auriez attendu un an que Daniel Craig termine le tournage du James Bond ?
Exactement. Et quand vous dites à un acteur : « finalement on reporte d’un an », il risque de repenser son engagement, est-ce qu’il va être dispo, et si un on lui propose, je ne sais pas, un film Marvel… Alors que dire : « Est-ce que t’es dispo maintenant là tout de suite, hop on y va » parfois ça fait des miracles.

Vous écrivez toujours vos propres scénarios d’habitude… mais pour Star Wars ?
Oui, aussi, c’est moi qui ai écrit le scénario.

Et le degré d’autonomie était le même que sur les autres ?
C’est différent, mais c’est… disons que c’était un mélange, mais c’était une très bonne expérience, enrichissant, parce que collaboratif, travaille à plusieurs alors que j’ai l’habitude de travailler seul. Mais c’était tout aussi personnel à mes yeux, investissement personnel. On essaye tous de faire un bon film, et on veut s’assurer qu’on a tous la même vision et que tout fonctionne. Mais on m’a aussi donné la liberté d’y insuffler ce que Star Wars voulait dire pour moi, ma vision personnelle de Star Wars, je n’ai pas eu le sentiment que j’étais moins investi personnellement ou créative-ment.

Donc ce film ce n’était pas une façon de vous démarquer de la ‘machine Star Wars’ et retrouver un univers qui vous est plus proche, comme j’ai pu lire…
Non non, SW pour moi c’est aussi un travail personnel. Je ne me suis pas senti pris dans une machine. Je me sens très très chanceux, entouré de bonnes personnes, et c’est pour ça que je vais continuer.

Votre whodunit préféré pour terminer ?
En tant que grand fan d’Agatha Christie, pour moi ‘And then they were none’ c’est le bouquin parfait. Mais mon mystère ‘classique’ préféré d’elle c’est ‘Curtain : Poirot’s Last Case’ (‘Hercule Poirot quitte la scène’ en VF). C’est la dernière enquête de Poirot, et le livre fut publié à titre posthume. C’est la fin de la carrière de Poirot, c’est un livre fascinant, je l’aime beaucoup personnellement. Ce n’est peut-être pas son meilleur mystère, mais c’est mon préféré parce qu’il est juste tellement… étrange. D’ailleurs je suis ravi d’être dans le pays d’Hercule Poirot !

Knives Out (A Couteaux Tirés), notre avis

Petite leçon d’Anglais: savez-vous ce qu’est un ‘whodunnit’ (prononcez ‘houdeunite’)? Ce terme qu’on pourrait traduire en Français par ‘kicékilafé’, désigne un roman d’énigme classique. Un genre popularisé notamment par Agatha Christie avec son détective belge Hercule Poirot (‘Le Crime de l’Orient-Express’). Un genre que Rian Johnson (‘Star Wars: The Last Jedi’) a décidé de revisiter… avec une dose de modernité. Le pitch? Alors que toute la famille vient d’arriver dans son manoir pour fêter ses 85 ans, le romancier célèbre Harlan Thrombey est retrouvé assassiné. Et selon le détective Benoit Blanc (Daniel Craig, épatant en anti-James Bond), tous, de la nièce bobo-écolo (Toni Collette) à l’oncle réac (Don Johnson) en passant par le neveu fauché (Chris Evans), ont une bonne raison d’être suspectés. Entre deux disputes sur la politique de Trump, le spectateur est invité à chercher les indices et deviner le meurtrier. Casting cinq étoiles, répliques qui tuent et indices à deviner: bienvenue dans une partie de Cluedo explosive, qui chatouille malicieusement nos pires défauts en tant que société.

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