Audrey Diwan, Lion d’Or 2021 avec ‘L’Evénement’ : « Mon parcours de femme nourrit aussi mon regard »

Première parution : Les Grenades, 2 février 2022 (texte intégral)

Elle n’est pas la première à adapter Annie Ernaux, mais elle est la première à recevoir un Lion d’Or pour l’avoir fait : avec ‘L’Evénement’, Audrey Diwan signe un film radical, tant sur le fond que sur la forme, sur la liberté de disposer de son corps.

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France, début des années 60. Anne, étudiante en lettres, tombe enceinte à la suite d’un flirt d’été. Anne ne veut pas de cet enfant. Issue d’un milieu modeste, elle est la première de sa famille à commencer des études. Elle a envie d’aller au bout. Elle a soif de faire sa vie, d’étudier, d’aimer, de coucher, d’écrire. Alors Anne prend la décision de ne pas le garder.

C’est une décision impossible, en théorie : l’avortement en France à cette époque est encore interdit. En pratique, andis que les semaines s’égrènent dans son ventre, Anne s’engage dans un long parcours de combattante pour avorter dans la clandestinité. C’est un parcours solitaire : ses amies se refusent à l’aider, par peur de la dénonciation et de la prison. C’est un parcours risqué : elle peut y laisser sa vie. Mais Anne sait que c’est le risque à prendre pour la vivre comme elle l’entend.

Tout comme dans le livre éponyme d’Annie Ernaux duquel le film est adapté, dans ‘L’Evénement’ le mot ‘avortement’ n’est pas prononcé. Mais il traverse tout le film, qui est construit comme un thriller intime et intérieur : un format serré pour aller à l’essentiel, une musique discrète mais toute en aigus ténus, une caméra proche des corps et des visages, et une narration sur le fil, débarrassée de tout excès. Dans des seconds rôles marquants, Sandrine Bonnaire ou Anna Mouglalis – des femmes qui ont marqué le cinéma français de leur présence forte et ancrée. Dans le rôle principal, en alter ego d’Annie Ernaux, la jeune comédienne franco-roumaine Anamaria Vartolomei. Et derrière la caméra, la réalisatrice et scénariste française Audrey Diwan signe seulement son deuxième long-métrage.

Concrètement et symboliquement, ‘L’Evénement’ est un film événement – et doublement. Premièrement car les discussions et réticences légales qui accompagnent le droit de disposer librement de son corps sont toujours tristement d’actualité (aux Etats-Unis, en Amérique Latine comme chez nous). Tant que les femmes et minorités de genre voient leurs libertés soumises à la clandestinité, leurs récits feront événement. Deuxièmement, présenté en compétition au Festival de Venise en septembre dernier, le film y a raflé le premier prix, faisant d’Audrey Diwan la sixième femme à gagner le Lion d’Or. Deux mois plus tôt, Julia Ducournau devenait la première femme à obtenir la Palme d’Or à Cannes. Tant que l’industrie du cinéma reste majoritairement masculine, et tant que la parité n’est pas devenue une banalité, ces victoires feront événement.

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Quel a été votre lien avec Annie Ernaux durant cette adaptation de son livre ?

Audrey Diwan : Adapter une autrice qu’on aime, c’est un danger dont je n’avais pas totalement pris conscience quand j’ai commencé. Non seulement j’adapte son texte, mais un morceau charnière de sa vie. Je voulais vraiment inscrire mon geste dans le prolongement du sien. En discutant avec elle, j’ai compris une chose fondamentale : la démarche qu’elle décrit dans le livre, c’est atteindre la vérité du souvenir. Comme pour moi le récit n’était pas autobiographique, il fallait que je trouve une démarche connexe. Donc j’ai cherché à donner à ressentir. Ça, c’est la beauté qu’offre le cinéma. J’ai cherché un geste dans le prolongement du sien, relativement à l’épure – ce qui m’a donné assez vite l’idée du cadre au format 1 :37 – un cadre serré, pour me concentrer sur le corps, et pas sur le décor. On a pas mal parlé du contexte sociopolitique de l’époque, son rapport à ses parents, sa mère. On a aussi beaucoup évoqué la peur, qui innerve tout le récit, et la manière dont cette peur existe un peu partout dans la société au regard de la loi à l’époque – c’est la raison pour laquelle même ses copines n’osent pas l’aider. Je lui ai fait lire différentes versions, au fur et à mesure. Elle n’a pas cherché à ramener le scénario au livre, mais quand quelque chose n’était pas juste au regard de l’époque, elle le pointait tout de suite. C’était un peu comme si elle me dessinait un chemin.

« Aussi fou que ça puisse paraître, évoquer le plaisir d’une femme sans parler de sentiments, ça a encore quelque chose de transgressif »

Au-delà de la liberté de disposer de son corps, le récit évoque d’autres envies de liberté d’une jeune femme : celle de faire des études, ou d’avoir du désir sexuel…

Ça fait partie des choses qui me séduisent depuis toujours dans l’œuvre d’Annie Ernaux. Elle pose des mots, sans détour, sur ce qu’elle est et ce qu’elle veut. C’est une parole extrêmement rare, et libératrice je trouve, parce que l’art a une fonction libératoire. Et quand elle parle de sexe, elle s’autorise à le faire, sans parler d’amour. Aussi fou que ça puisse paraître, évoquer le plaisir d’une femme sans parler de sentiments, ça a encore quelque chose de transgressif.

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Le propos du film illustre avec justesse ce point de rencontre entre le personnel et le politique… Ce lien entre le corps, la liberté, et la loi.

J’ai toujours l’impression que ce que je fais est au croisement de l’intime et du politique – et de toute façon ce qui m’intéresse dans l’intime finit toujours par rejoindre le politique. Quand votre liberté sexuelle est déterminée par la loi, on est toujours au confluent de ces deux dimensions. Une chose qui m’a frappée quand j’ai lu le livre, c’est l’insupportable différence entre un avortement médicalisé – comme ce j’ai vécu, qui est quand même fondé sur une routine – et l’avortement clandestin, où tout est tissé de hasard. J’ai entendu depuis les récits de plein d’autres femmes qui ont dû avorter clandestinement : l’histoire n’est jamais la même, c’est toujours soumis au hasard de qui vous rencontrez, à qui vous vous confiez : est-ce que vous allez finir en prison, mourir, ou vous en sortir ? Ce suspense-là, je le trouve effroyable.

Comment avez-vous choisi Anamaria Vartolomei, la jeune actrice qui incarne Anne ?

J’avais des critères précis. Le film est très technique, donc je voulais une actrice jeune, mais qui ait déjà dompté l’idée de la caméra, pour pouvoir jouer de manière minimaliste. On est si près d’elle, que si elle surjouait même un peu, ça aurait rendu le film insupportable. Tout devait être intériorisé, et Anamaria sait faire passer beaucoup d’émotions en faisant peu. Et puis elle m’a fait rire, car au casting elle me demandait de lui rendre des comptes : ‘Dans cette scène il faut être nue, pourquoi vous pensez qu’est essentiel ?’ Je me suis dit c’est dingue, elle ressemble déjà à Anne (rires).

Il paraît que ‘Rosetta’ des Frères Dardenne fut une inspiration pour le personnage ?

J’ai envoyé à Anamaria tous les films qui constituent ma galaxie d’écriture sur cette histoire, pour qu’elle se nourrisse. Sur ‘Rosetta’, on a beaucoup parlé du regard de l’héroïne, qui semble toujours tourné vers un endroit à l’horizon qu’elle seule voit, et qui la fait avancer. On a aussi beaucoup parlé de ‘Sans Toit ni Loi’ d’Agnès Varda, un film que j’adore, – c’est pas un hasard si Sandrine Bonnaire joue dans mon film (qui a également gagné le Lion d’Or, en 1985, NDLR) ! Je disais à Anamaria : ‘voilà un personnage qui choisit d’être libre quitte à en mourir’. Après, nos échanges étaient réciproques, car je cherche une actrice qui soit ma partenaire intellectuelle. Elle me disait, j’ai revu ‘Girl’ de Lukas Dhont, qui parle des différentes manières d’être une femme dans notre société, de ce que c’est de chercher sa place…

Entre votre premier film, ‘Mais vous êtes fou’, et celui-ci, on pouurait dire que c’est le jour et la nuit. On sent davantage de maturité, d’engagement. .. ? (NB. question d’un autre journaliste, je n’ai pas vu l’autre film)

Alors c’est plusieurs choses – déjà je pense que c’est un chemin. Moi je n’ai pas fait d’école de cinéma, mon école c’est le vidéo club, j’ai passé des milliers d’heures à regarder des milliers de films, lire des interviews… et puis au départ je suis scénariste, et en tant que scénariste, on se met au service de l’univers de quelqu’un d’autre. C’est à la fois merveilleux et frustrant, parce que parfois on a envie d’aborder des sujets à sa façon. C’est à ce moment-là où j’ai décidé de réaliser. Mais mon apprentissage est purement empirique. Mon premier film d’abord certainement était tâtonnant, et même si j’avais voulu qu’il soit autrement, il y a ce que vous avez envie de faire, et ce qu’on vous laisse faire, avec un premier film. Je pense que c’est un univers artistique où la liberté se gagne, pas à pas. Quand vous n’êtes personne, que vous n’avez pas réalisé de film avant, et que vous demandez à des gens de vous donner de l’argent, c’est un acte de foi. On ne vous laissera donc pas aborder n’importe quoi n’importe comment. Mon premier film m’a donné de la liberté, et j’ai toujours eu l’idée que j’abordais ce premier film de cette manière pour avoir la liberté de faire les choses autrement ensuite. Radicaliser la forme, déployer les choses différemment en allant plus à l’essence de ce qui me plaisait. Donc c’est un chemin d’affirmation, d’affranchissement, mais ça nécessite du temps, et de gagner la confiance des gens qui avancent avec vous. 

« Je me suis toujours demandé quel était le regard de cette jeune fille sur un corps qu’elle découvre au moment même où elle l’abîme »

Le film est frontal dans ce qu’il montre de l’avortement clandestin. Comment choisir quoi montrer ou pas ?

Ernaux ne détourne jamais le regard quand elle écrit, donc je ne pouvais pas en être le prolongement à l’image, et détourner les yeux par pudeur. En revanche, je me suis toujours demandé quel était le regard de cette jeune fille sur un corps qu’elle découvre au moment même où elle l’abîme. Qu’est-ce qu’elle ne peut pas s’empêcher de regarder ? Qu’est-ce qu’elle craint de voir ? Qu’est-ce qu’elle décide de regarder en face ? Ça m’a dicté ma conduite, et annulé les débats autour de ce qui est de la monstration et ce qui est de la provocation.

Vos deux regards se croisent, en un sens…

Oui, j’ai eu le sentiment de trouver une relation à la justesse des choses en embrassant le regard de cette jeune femme – et en lui prêtant mes yeux aussi, car je me suis appuyée sur mon vécu. C’est l’énorme débat sur le ‘female gaze’ : j’adore l’idée, mais seulement si c’est inclus dans quelque chose de plus vaste. Un regard pour moi ne se détermine pas qu’à travers le genre – mais le genre est une des dimensions du regard, évidemment. J’ai mon parcours de jeune femme avec moi, et j’ai vécu des choses qui me permettent de me dire : mon regard, je le poserais à cet endroit-là plutôt qu’un autre. Je m’appuie sur cette connaissance intime des choses au moment où je décide de filmer les scènes. C’est marrant, parce que le parcours des objets traduit le parcours du personnage : ça commence avec une aiguille de ménagère, ensuite par l’aiguille à tricoter, et ça termine par le stylo. Et en fait rétrospectivement, en lisant les trois temps du récit, je me suis dit que ça ne pouvait pas être un hasard.  

Un mot sur les scènes de danse : que représentent-elles, la liberté, une émancipation ? 

Scène de danse très importantes parce qu’à l’époque en France, au début des années soixante, la jeunesse se constitue pour la première fois en tant que corps social. Les cafétérias sont investies comme des lieux de sociabilité, c’est une période très particulière de notre histoire, on sent devine la révolution sexuelle qui pointe, mais les interdits sont encore très forts. Cette proximité des corps qui se frôlent et qui ne doivent pas se toucher c’est le coeur du sujet, ça raconte le désir. Après ce qui était très beau c’était la parfaite entente, la chorégraphie, entre le chef-opérateur Laurent Tangy, et Anamaria. Laurent dansait autour d’elle, on ne sentait presque plus la caméra… Il y a une scène coupée, que je vais peut-être mettre dans les bonus du DVD maintenant qu’on en parle, avec une danse façon ‘répulsion-attraction’ entre Kacey Mottet-Klein et Anamaria Vartolomei, avec leurs corps qui s’approchent – mais jamais trop… 

« Les personnages sont le reflet d’une époque où le maitre mot est la méconnaissance »

Une question sur les hommes du film : comment vous avez voulu les filmer, les raconter ?

C’était important de ne pas opposer les genres, je trouve que ça referme le débat. Hommes ou femmes, j’ai voulu raconter les personnages sans les juger, mais comme le simple reflet d’une époque où le maitre mot est la méconnaissance. Le personnage de Jean (Kacey Mottet-Klein NDLR), par exemple, est un garçon qui au départ est horrible, mais il est horrible de ne rien comprendre et de ne rien savoir. Et plus il fait le chemin, plus il comprend, plus il change de point de vue. Après il y a dans le film des gens contre l’avortement qui sont abusifs, bien sûr. Mais les autres sont tous à l’endroit où la loi les met.

Un dernier mot enfin sur votre grande victoire à Venise : un Lion d’Or, ça change une carrière, non ?

Écoutez, on a fait le film en espérant pouvoir le montrer, sans certitude que ça advienne. C’est l’inquiétude qu’on avait avec mon producteur, car c’est un sujet qui effraie l’industrie, qui est dur à financer – et par sujet je n’entends pas seulement l’avortement clandestin, mais tous les sujets sous-jacents du livre : la liberté sexuelle, le désir intellectuel… toutes les dimensions de cette liberté. Evidemment, le Lion d’Or a absolument changé l’histoire du film, et démultiplié d’une manière folle les possibilités de le montrer partout dans le monde. 

L’EVENEMENT d’Audrey Diwan, d’après Annie Ernaux, avec Anamaria Vartolomei, Luàna Bajrami, Sandrine Bonnaire, Anna Mouglalis, Fabrizio Rongione, Pio Marmaï…. Sortie ce mercredi 2 février.

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