Triptyque à 36

1/3
(quand j’étais actrice) 

En 2005, j’avais 21 ans 
j’ai joué un petit rôle dans ce petit court-métrage étudiant qui s’appelait ‘Vaticans’ 
Étudiante en Histoire de l’art à Bruxelles en journée, les après-midi je courais les castings et écumais les sites de figuration 
J’essayais d’être actrice parce que depuis petite ça me faisait rêver
les caméras les rôles les tapis rouges les applaudissements
se glisser dans un personnage, son esprit et ses vêtements
j’ai fait quelques courts métrages, quelques tournages balbutiants
Rien de folichon, pas de meilleur espoir ni de révélation, 
Faut dire que je ne me suis pas donnée à fond
J’ai découvert que j’étais mal à l’aise avec la compétition
Je voulais être choisie, pour qui j’étais, sans devoir me comparer
Ce vieux fantasme du réalisateur (forcément masculin) qui tombe sous ton charme alors que tu sors bêtement chercher du pain 
Et qui te propulse vers la gloire et les paillettes sans efforts sans rivalités sans jouer du coude ou passer sous le canapé 
Actrice en fait ça me plaisait en théorie 
en pratique j’avais pas la force nécessaire
pour dépendre du regard, du désir d’autres et en faire une carrière
au fond je cherchais peut-être juste à être regardée comme me regardaient mes parents
avec bienveillance et encouragement
et à 21 ans j’ai peut-être compris que les autres adultes ne sont pas leur prolongement
et j’ai arrêté de chercher ce regard-là derrière une caméra



(NB : aux acteur-ices qui me lisent, c’est un résumé vite rédigé de ma vision, vous en savez assurément plus que moi sur la question)

2/3
(quand j’étais réalisatrice)

En 2008 j’avais 24 ans
Étudiante en cinéma à Paris-Nanterre, je touchais enfin à l’art septième de près
Pas devant la caméra mais derrière, pour lire, écrire, programmer, réaliser
Je me souviens bien du premier film que j’ai fait
Tourné avec ma nouvelle caméra mini DV
On était libres de choisir les personnages, le sujet, la durée
La seule contrainte que le prof avait mise :
« vous devez le tourner en une seule prise »
Un plan-séquence, en jargon technique.
Pas de montage, moteur action coupez,
emballez c’est pesé
Alors j’ai filmé mon ami Bobby dans le couloir roulant de la gare Montparnasse
Les écouteurs dans les oreilles, regard dans le vide, il reste immobile tandis que les gens pressés défilent et le dépassent
Au bout du couloir quelqu’un l’attend
Je me souviens de la nuit blanche passée avec le monteur pour synchroniser le son
Et couper la musique de fond
Au moment précis ou les yeux de Bobby croisent ceux qu’il cherchait en hors champ
Et qu’il retire ses écouteurs
Pour nous faire réaliser que tout ce temps on écoutait sa musique avec lui*
Je voulais raconter l’attente, le flottement, les moments juste avant
Le basculement de la solitude à la compagnie
Un film musical, minimal, et muet
Un film de sensations, mélancolique et, paradoxalement sans mots
Alors que les mots, j’en étais sûre déjà, c’était ma vie
Comme s’il avait fallu choisir entre l’image et l’écrit
C’est peut-être pour ça qu’au final j’ai posé la caméra et gardé le stylo**

*(la musique, empruntée à Sofia Coppola dans Marie Antoinette, c’était The Melody of a Fallen Tree de Windsor for the Derby)
**bisous Alexandre Astruc #camérastylo#toimêmetusais

3/3
(quand j’ai commencé)

Le 19 septembre 2012
Javais 26 ans et quelques jours
Quelques semaines auparavant j’avais pris mes meilleurs mots pour les mettre dans une lettre de motivation
Accompagnée de mon court CV
Pas longtemps après on m’avait rappelée
Vous êtes prise, vous commencez
Voici l’horaire de projection, le gabarit de votre article et la date de diffusion
J’ai mis tout mon enthousiasme, ma rigueur et ma passion pour les jeux de mots dans ce premier papier
Ce mercredi-là j’ai écumé toutes les librairies et kiosques à journaux du quartier
Pour trouver un exemplaire, découper la page et la coller dans mon cahier
Des années de carnets, de stylos vidés et de crampes au poignet
Des années de papier, de pièces de théâtre, de poèmes, de mots d’amour et de mots tout court assemblés tant bien que mal
Et ce jour-là ça y est,
maman regarde, chuis dans le journal

(19.09.2022) #putaindixans

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