paru dans L’Avenir – 2.11.2022
Introduction
En 2018, Lukas Dhont poussait grand ouverte la porte du cinéma belge – et du cinéma tout court, avec Girl. Tourné en Français et en Flamand, le premier film de ce réalisateur né en 1991 à Gand racontait l’histoire d’une danseuse classique transgenre confrontée au difficile rapport à son corps. Inspiré d’une histoire vraie, Girl avait chamboulé le Festival de Cannes où il avait remporté de nombreux prix. Notre première interview ensemble, à l’occasion de la sortie du film, est à lire ici. Quatre ans plus tard, Dhont revenait sur le tapis rouge cannois, avec Émilie Dequenne à ses côtés, pour présenter son nouvel opus Close. Récompensé par le Grand Prix du festival de Cannes et candidat de la Belgique aux oscars, Close est un récit sensible et bouleversant d’une amitié fusionnelle entre deux garçons, qui va être mise à mal dans la cour de récré. Un récit inspiré, là aussi d’une histoire vraie : la sienne, cette fois-ci.
Sorti fin 2022, Close est disponible en streaming (Mubi, Apple TV, BeTV…) plus d’infos ici.
La bande-annonce
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Rencontre avec Lukas Dhont
Quelle est la part autobiographique de Close ?
J’étais un ado très solitaire. J’avais le sentiment de n’appartenir nulle part, ni dans les groupes de filles, ni chez les garçons. Pourtant, à certains moments, certaines personnes ont essayé d’être proches de moi. Mais j’avais peur du regard des autres, du jugement. Alors je suis resté distant, je me suis éloigné. C’est encore une blessure aujourd’hui. Ce film, c’est un hommage aux amis que j’ai perdus (NDLR: « close » veut dire « proche » en Anglais)
« Le thème du cœur brisé est souvent associé à l’amour et peu à l’amitié »
C’était important pour vous de parler d’amitié ?
Oui, j’avais envie de montrer une amitié fusionnelle entre deux garçons, notamment parce qu’en art, le thème du cœur brisé est souvent lié à l’amour romantique, et peu à l’amitié. Pourtant dans ma vie, j’ai perdu des amis, et ça m’a brisé le cœur aussi. Et je pense ne pas être le seul. Je voulais aussi parler de ça parce que nous sommes davantage habitués à voir une intimité amicale entre filles. Pour des garçons, des hommes, c’est différent. J’avais envie de montrer la beauté de deux garçons allongés côte à côte dans un lit. Mais aussi la fragilité de cette image, le risque de casser cette pureté à force de vouloir mettre tout dans des cases. J’avais envie de créer une expérience de cinéma qui puisse traduire tout ça.
Quels films vous ont inspirés pour Close ?
En amont, j’ai regardé beaucoup de films racontés du point de vue de l’enfance: Les 400 Coups de Truffaut, The Tree of Life de Terrence Malick, Ratcatcher de Lynne Ramsay… Je voulais être en dialogue avec l’histoire du cinéma, pour m’aider à trouver mon point de vue. Ça m’a aussi fait remarquer que c’était rare de voir des images d’intimité entre deux garçons. Dans tous ces films, j’ai vu des combats, des disputes, mais pas tellement cette fragilité – ou alors justement dans des relations amoureuses ou sexuelles. Ça m’a fait me dire que c’est important de montrer aussi la fragilité dans des perspectives masculines.

Les mots d’Émilie Dequenne
Des Dardenne à Joachim Lafosse (À Perdre la raison) ou Lucas Belvaux (Pas son genre, Chez nous), Émilie Dequenne a tourné avec plusieurs cinéastes belges. Avec Close, elle s’incarne aussi dans la jeune génération. C’est via Instagram que Lukas Dhont l’a contactée, et l’actrice de Rosetta ne s’y attendait pas: « J’ai exulté. Je n’imaginais pas qu’un cinéaste flamand viendrait me chercher – surtout Lukas. J’avais vu Girl, et pour moi c’était de l’ordre du génie. Donc forcément quand il m’a écrit, j’avais très envie de travailler avec lui. Et le film m’a convaincue immédiatement. » Notamment parce que le passage à l’âge adulte et ses difficultés sont des thèmes dans lesquels elle se reconnaît: « J’étais souvent mise à l’écart. À 12 ans, j’étais à l’athénée Royal d’Ath, et c’était mon donjon de torture (rire). Après, j’ai changé de ville, j’ai trouvé des amis et j’ai repris confiance. Mais le film me parle, parce qu’on a tous ressenti à un moment donné le sentiment d’exclusion. »

Close : la critique
Léo et Rémi se connaissent depuis toujours. Entre les courses dans les champs fleuris, les parties de cache-cache ou les siestes l’après-midi, leur amitié fusionnelle et tactile baigne dans la pureté de l’enfance. Mais la rentrée des classes et l’entrée dans l’adolescence va tout chambouler. « Pourquoi vous vous tenez la main ? Vous êtes ensemble ? » Face aux questionnements de leurs camarades, Léo pose sur cette intimité naïve un regard différent, honteux. Il prend ses distances en s’inscrivant à un cours de hockey. Un éloignement que Rémi ne va pas supporter… Après le parcours remarqué de son premier film Girl, le jeune cinéaste flamand Lukas Dhont revient avec une histoire d’amitié inspirée de sa propre vie. Mélangeant fiction et réel, Close est aussi tendre qu’il est cruel. Mais même quand la violence s’invite, le cinéaste filme toujours avec un amour débordant, pour ses protagonistes, jeunes révélations, mais aussi pour Émilie Dequenne, dans un rôle maternel puissant. Derrière les couleurs éclatantes et le symbolisme de la mise en scène (hockey sur glace VS fleurs des champs), Close questionne nos représentations de la masculinité classique. Un récit de passage à l’âge adulte bouleversant, raconté avec une bienveillance plutôt radicale: un des plus beaux films de l’année, tout simplement.
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