Après Une Vie Démente, Magritte du meilleur film en 2022, le duo Sirot-Balboni signe la comédie romantique belge de la rentrée 2023. Et vous, si vous deviez recoucher avec tous vos ex-amant(e)s, vous feriez comment ?
version intégrale – paru dans L’Avenir, septembre 2023
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Le Syndrome des Amours Passées a fait sa première à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. C’était comment ?
Raphaël Balboni : L’écho que ça a, de présenter un film là-bas… Déjà avant d’y être, lors de l’annonce de la sélection, c’est comme si on avait gagné un prix ! Tout le monde nous écrivait pour nous féliciter. On sent qu’il y a un écho important. Dans la presse aussi…
Ann Sirot : C’est le grand rendez-vous du cinéma. On a fait 2 projections, et on a eu énormément d’articles presse. C’est la force de frappe impressionnante du festival. Pour nous c’était les premières présentations au public, donc c’était fort pour ça. Et l’accueil a été très chaleureux, très enthousiaste. C’était un grand moment.
Qu’est-ce qui vous est revenu le plus dans les échos du public ?
AS : Pas mal de choses assez chouettes. Déjà les gens sortent très joyeux, de bonne humeur, et ça c’est agréable. Avec Une Vie Démente, comme le film a une teneur dramatique, on se doutait que les gens seraient émus. Ici on est dans une comédie romantique, on est sur un humour un peu réflexif sur le couple, mais ce qui est touchant, c’est que les gens vivent de l’émotion aussi. Pas mal sont venus nous dire qu’ils ont réfléchi sur leur couple pendant le film. Et ça c’est génial, parce que c’est ce qu’on cherche à faire, au fond : créer une interface qui permet aux gens de réfléchir à eux-mêmes, à leur intimité, alors qu’on est dans un postulat un peu absurde, fantaisiste.
C’est parfois plus simple que devant un drame très terre à terre…
RB : Oui voilà, ça autorise quelque chose.
AS : La comédie romantique, ça annonce au public qu’on va aller dans des sujets compliqués, mais qu’a priori, il n’y aura pas de pathos. Et je pense que comme il y a cette sécurité-là, du coup on peut en parler de façon assez frontale. C’est le propre de la rom com.

A travers l’histoire de Rémy et Sandra, qui doivent recoucher avec leurs ex-amant(e)s pour avoir un enfant, le film questionne l’exclusivité romantico-sexuelle, et l’injonction à la parentalité. Le scénario né de là, où c’est en écrivant que vous avez réalisé que c’est ce que vous étiez en train de faire ?
RB : C’est toujours difficile à dire, c’est des choses très inconscientes.
AS : On commence impulsivement par proposer des choses, et dans le processus d’écriture, il y a tout ce travail de mise à distance de ce que t’es en train de faire, et en fait j’ai l’impression que tu arrives à correctement écrire ton film quand tu as suffisamment pris conscience des thématiques que tu cherches à aborder. C’est un peu psy hein, ce truc. Il faut l’impulsion inconsciente du début pour que les choses arrivent de façon sincère, et en même temps il faut la distance de comprendre ce que tu es en train de faire pour le faire bien.
RB : Si tu viens en disant « Je vais parler de ça »…
AS : Et c’est pour ça que parfois t’y arrives jamais, parc que parfois tu n’arrives jamais à opérer ce retournement, cette mise à distance.
Vous travaillez à deux, ça aide peut-être ?
AS : Peut-être, ouais.
Du coup avec le recul, vous diriez que vous cherchez à transmettre quoi ?
AS : Je pense que globalement ce qu’on tente d’essayer de faire – c’est quand même humble face à l’ampleur de la tâche (rire) – c’est de partager avec le public des problématiques, et de tenter une mise en mouvement. Mettre les gens en mouvement, se mettre en mouvement avec eux.
Par rapport au couple, notamment ? Vos films tournent tous autour de ça, du vivre-ensemble de manière générale…
AS : Du lien, oui.
Comment composer avec l’autre… et avec l’amour ?
AS : Avec le lien oui, comment gérer le lien ? Comment vivre, réinventer le lien. Je pense qu’il y a toujours un désir d’expérimenter et de réinventer nos façons de faire lien. C’est quelque chose qu’on veut partager avec les autres.
Vous évoquez la non-monogamie, c’est encore rare de voir ça raconté au cinéma…
AS : C’est une façon, de biais, d’aborder le couple ouvert, la gestion du désir, de nos besoins de liberté, de sécurité, comment on les organise… Il faut vraiment essayer d’inventer une vie qui convienne à la singularité de son lien, de sa personne… Et qu’ensuite, bien sûr, il faut en prendre soin.
Surtout si on sort du ‘cadre’ traditionnel…
AS : Oui d’autant plus, parce que personne ne nous dit comment faire.
RB : Souvent on a le sentiment que polyamour, la non exclu impliquent qu’il y a moins de soin – or je pense que c’est l’inverse, il faut encore plus prendre soin, c’est encore plus un défi. Être capable de gérer plusieurs relations, gérer des imprévus, ne pas être dans le jugement… Aimer le monde entier !
AS : L’amour c’est vachement de boulot ! C’est pas un truc qui tombe comme ça. Ca se nourrit, ça se construit. Ca nous pousse dans nos retranchements.

Comment avez-vous travaillé avec vos comédiens principaux, Lucie Debay et Lazare Gousseau ? On sent une façon organique de travailler avec acteurices, une fluidité dans les dialogues, la mise en scène.
RB : On a écrit le séquencier, cest-à-dire toutes les scènes du film, et ensuite on travaille avec eux, on leur fait explorer… Par exemple, on a commencé par parcourir toutes les scènes de lit. On les foutait dans le lit, et ils faisaient toutes les scènes du film. Ca nous permettait de voir naturellement comment ils avaient tendance à interagir l’un avec l’autre, et de réécrire ces scènes, ou d’autres scènes du film, avec cette connaissance-là. De trouver des points d’appui sur leur façon naturelle de se comporter. On avait déjà mis Lucie en couple avec Jean Le Peltier dans Une vie démente : ben ici, c’est pas la même Lucie – et c’est normal. Du coup, il ne nous suffit pas de connaître l’actrice, on a besoin de voir comment elle est en fonction de la personne en face, et ce que ça va révéler d’elle. Et de s’appuyer sur ça, parce qu’il n’y a rien de plus vrai que ce qu’une personne génère chez toi spontanément.
Dans quelle mesure vous ont-iels ont donné des exemples de leur vie personnelle ? Lucie a-t-elle vraiment fréquenté un mec surnommé DJ Sensass (rire) ?
AS : DJ Sensass, je ne sais plus, c’est venu dans une impro je crois. Y avait ce DJ, et elle a dit ça pour rire, et on l’a gardé, c’est boomer à mort, c’est trop drôle.
Rémy et Sandra sont un couple hétéro. Vous n’avez pas envisagé d’ex-partenaires du même sexe ?
AS : On y a pensé, et on ne l’a pas gardé, parce que ça les rendait trop modernes, ça fasait trop « couple de demain », et on se disait non, faut que Rémy et Sandra, ce soit vraiment le couple hétéro de base.
RB : On craignait la perte d’empathie du public, si on les rendait trop « cool ».
Sandra a plus d’amants que Rémy : là aussi, il y a une inversion des clichés, le tableau de chasse masculin et la femme réservée…
AS : En vrai pour moi, tous les hommes sont comme Rémy de base (rire). Ce qui nous plait aussi dans ce film, c’est d’avoir développé ce que c’est que le patriarcat sur les hommes. C’est quoi les injonctions à la virilité ? Rémy devrait être complexé car il n’a couché qu’avec 3 filles dans sa vie ? Or ces 3 meufs, elles sont toutes les 3 géniales, elles l’adorent, elles sont aimantes… Qui ne voudrait pas d’un tel passé sexuel ?
Mais on a idéalisé autre chose…
AS : Comme s’il fallait absolument passer par la case « coucher sans aimer » alors qu’on s’en fout au final. Peut-être que ça ne s’est pas présenté dans ta vie, et c’est OK. Be who you are !
RB : Un homme de plus de 60 ans est venu me dire après une projection : « Ca fait du bien de voir des personnages masculins comme ça, merci ». C’était touchant.

Ca illustre bien le besoin des hommes de voir aussi d’autres représentations masculines au cinéma…
AS : Nora Hamzawi a découvert le film hier, et dans la salle ça riait beaucoup, elle m’a dit : « Ce que j’ai adoré, c’est entendre les hommes rire… En fait devant ce film, ils se sentent compris ! » (rire). Et je me dis, c’est vrai. Dans l’histoire du féminisme, bien sûr on parle beaucoup des injonctions aux femmes, mais les hommes sont aussi prisonniers de ça. Mais on n’en parle pas beaucoup. Donc faut qu’eux aussi se bougent les fesses, et qu’ils en parlent ! Eux aussi, il faut les libérer de tout ça ! Au fond toutes ces injonctions ça peut potentiellement déboucher sur des choses pas cool du tout. Ca devrait pas être une quête, un but absolu, le casual sex, ca devrait être une exploration, si ça arrive tant mieux sinon c’est OK aussi. Si tu le cherches absolument, ça ne va pas.
Un mot sur les scènes de sexe, que j’adore, je les trouve inventives, libératrices. Comment c’est venu ?
RB : On ne voulait pas représenter un truc classique, réaliste. Comme vous dites, de toute façon on sait que c’est pour de faux, donc autant y aller…
AS : On a tendance à casser tout ce qui est codé. Dans Une vie démente, c’était dans les costumes, pour les scènes avec le banquier, ou le médecin : on a fait notre petit ton sur ton. C’est codé, dans la fiction : le banquier, on sait qu’il va avoir une petite raie sur le côté, des lunettes, une chemise à rayures… On s’est dit on s’en fout, les rayures on les fout sur les murs, et sur les vêtements des personnages. Là c’est pareil : le sexe en fiction, c’est tellement codé, on s’est dit, chaque fois que c’est ultra-codé, on va le coder autrement.
Dé-coder.
RB : On se met toujours dans la situation où concrètement, t’es avec tes acteurs, et tu t’imagines en train de les foutre à poil et qu’ils fassent semblant de niquer, et t’es là : mais ça va être chiant…
C’est la première fois que vous avez ce genre de défi de mise en scène en fait, car c’est la première fois qu’on a une scène de sexe dans votre cinéma… Il n’y en a pas dans vos films précédents.
RB : Tout à fait. Du coup, on a commencé à réfléchir, sur comment amener la sensualité autrement. De manière graphique… On a travaillé avec Denis Robert, un chorégraphe avec qui on a déjà collaboré, parce qu’on avait un peu ça dans le scénario quand même – pas de la sensualité, mais de la nudité, que lui gère super bien, des corps en mouvement
AS : Il est très à l’aise – il est danseur, il a beaucoup performé nu, du coup il a une vraie expérience, il peut en parler. On parle beaucoup de la coordination d’intimité aujourd’hui, et notamment avec Lucie Debay, qui est la première intéressée. Elle nous a raconté qu’elle n’avait pas bien vécu la présence d’une coordinatrice d’intimité sur un tournage, parce qu’elle avait l’impression que « tout devenait dégueulasse : t’es là à négocier les centimètres de cul que tu vas montrer »… Elle n’était pas à l’aise. Du coup on a convenu avec elle et Denis de parler ensemble. Denis a été nu sur scène plein de fois, il connait cette vulnérabilité d’être dans une position où t’as les jambes écartées, avec toutes tes parties intimes qui sont hyper offertes… Du coup il parle hyper bien aux acteurices, parce qu’il a la connaissance interne de l’expérience. Il cherche à devenir coordinateur d’intimité d’ailleurs – c’est génial que ça se mette comme ça.
« Chorégraphe d’intimité »…
AS : Oui voilà, il a vraiment une approche très simple, il met tout le monde très à l’aise. Nous de base, on ne cherche pas forcément la nudité, on se dit que les gens se mettront nus s’ils en ont envie. Et puis à un moment tout le monde s’est foutu à poil (rire). On se disait, si les gens ne sont pas à l’aise, on trouvera une autre solution, on est pas obligé… Finalement à la fin tout le monde s’en foutait.
Dernière question sur les lieux du film : on reconnaît Bruxelles, notamment Anderlecht…
Le chef décorateur habite dans une ancienne carrosserie à Anderlecht. Il nous a reçus chez lui, il nous a demandé ce qu’on cherchait, et on est partis de là : dans ce genre d’immeuble ce serait top, on peut tourner la moitié du film là, parce qu’il y a plusieurs appartements différents dans le film. Il dit mes voisins sont cool, on va leur demander. Après du coup, on a trouvé tous les autres décors autour : la maison communale, le judo, la petite île…
Le personnage de Sandra bosse à la commune…
AS : elle aurait même pu être bourgmestre, ils voulaient bien nous prêter son bureau (rire) ! Ils étaient hyper sympa. Après on s’est dit non quand même, la bourgmestre qui n’en a rien à foutre de la commune, ça ne collerait pas avec son emploi du temps (rire). C’est pas très féministe l’image de la femme politique qui en a rien à foutre de son taf et qui couche avec ses ex pour un môme… (rire).
RB : La responsable tourisme nous a fait des visites touristiques et sociologiques de la commune, on a découvert plein d’endroits, et selon les lieux, on réécrivait en fonction.
Le Syndrome des Amours Passées, d’Ann Sirot et Raphaël Balboni. 2023
Visuels : Imagine Film Distribution
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